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Remettre continuellement en cause certaines lettres, certaines associations de lettres dont la lecture passe par un banal apprentissage s'inscrit dans un refus du créole écrit plus que dans une recherche de l’efficacité.
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La graphie phonético-phonologique du créole réunionnais
entre la raison technique et les non-dits idéologiques.

Communication faite par Roger THEODORA au colloque « les langues de France et leur codification. Ecrits divers - écrits ouverts », Paris INALCO 29-31 mai 2000.

Dans mon intervention, je vais essayer de vous apporter des informations sur l’évolution du créole réunionnais écrit et sur les problèmes qui préoccupent ceux qui, comme moi, sont conscients des enjeux, des tabous qui entourent la question du choix de la graphie, et des non-dits idéologiques qui subsistent encore et qui, hélas, à la Réunion, se sont parfois cachés derrière la raison technique. La question est d’autant plus d’actualité que l’Assemblée nationale vient de voter en première lecture la loi d’orientation pour les départements d’outre-mer et que, dans cette loi, figure la reconnaissance du créole réunionnais comme langue régionale et que cela permettra d’étendre l’option langue et culture régionales à d’autres collèges que les trois établissements qui ont inscrit l’option LCR dans leur projet d’établissement depuis 1996.

Il est impossible de dire sur quels critères s’appuie Héry lorsqu’en mil huit cent vingt-huit il écrit ses fables (document 1). Mais ce qui est remarquable, c’est que lorsqu’il est aux prises avec des mots, des expressions qui échappent à une écriture « francisante », il passe d’un texte à l’autre de sa logique d’écriture du français à une logique qui montre la conscience qu’il a de l’originalité de la situation à laquelle il est confronté. Par exemple, il abandonne le mot « chevrette » pour tenter l’écriture « cevrette », et, ne la trouvant probablement pas satisfaisante, il écrit dans une version ultérieure du même texte « civrette ». Il hésite entre « z’aut » et « zaut ». Dans des situations originales, il écrit avec une surprenante modernité. C’est ainsi qu’il faudra attendre les années soixante-dix de notre siècle pour voir le « k » réapparaître dans le mot « kari ».

Plus généralement, dès 1828, pour écrire des mots appartenant au français et au créole, le choix constant de l’écriture se fait en fonction de la prononciation à la créole des mots les plus usuels. La graphie « ch » s’efface devant le « s » et le « z » se substitue au « j » (documents 1 à 8).

La première polémique sur le créole se situe peu après 1848. Le procès d’intention fait à Vinson par Focard sur une écriture du créole qu’il juge trop éloi­gnée du français s’inscrit dans le contexte politique très particulier créé par l’abolition de l’esclavage. En effet, la préoccupation des responsables de la colonie est de récupérer les libres pauvres d’avant l’abolition pour s’en faire des alliés contre les nouveaux affranchis. Les écrits de Volcy Focard l’affichent clairement et l’idéologie en sera développée avec force détails dans les ouvrages de Marius et Ary Leblond. C’est la première manifestation de la longue tradition d’effort d’assimilation qui n’épargne pas la langue créole et sa graphie. Cette tradition ac­compagnera toute l’histoire de la langue jusqu’à nos jours.

A partir de 1870, l’absence de scolarisation de la plus grande partie de la population, la conjoncture quasi autarcique de la Réunion due à l’ouverture du Canal de Suez, la monoculture de la canne et la structuration sociale qui en découle font que le créole, langue de communication utilisée par toute la population reste dans l’oralité sauf pour un petit nombre de citadins surtout regroupés à Saint-Denis qui perpétuent un embryon de créole écrit.

Il apparaît, à la vue de la biographie des auteurs concernés, que ceux qui écrivent en créole jusqu’à la fin des années cinquante appartiennent tous soit à la même classe sociale scolarisée au lycée de Saint-Denis, soit à leur sphère d’influence. Ce créole, de plus en plus proche de notre créole dans sa structure, est de plus en plus « francisant » dans sa graphie... On le remarque dans son évolution de Vinson à AIbany en passant par Legras (documents 2, 3, 4).

Quelle est l’audience des revues littéraires qui publient avant la deuxième guerre mondiale les textes en créole ? Il est difficile de le dire avec précision. Toutefois, les renseignements que nous tenons de certains témoins de l’époque laissent supposer qu’elle était limitée et circonscrite à un cercle d’initiés. La longueur des textes, les sujets traités, la récurrence du vocabulaire et des expressions, la pratique de lecture et d’écriture commune aux intéressés sont des explications à une absence de débat sur le créole écrit.

En 1960, apparaissent les premiers textes écrits dans une graphie différente la graphie phonologique. Si les utilisateurs de cette façon d’écrire sont tous en rupture totale avec l’idéologie dominante de l’époque, s’ils revendiquent la reconnaissance d’une identité réunionnaise, il serait abusif de dire que sur le plan du choix de la graphie il y ait une véritable entrée dans « une phase de systématicité ».

Pour avoir vécu l’aventure, je puis témoigner que la recherche sur le lexique nous pose alors des problèmes d’écriture. Comment faut-il écrire par exemple le terme « kabaré » venant du malgache si nous continuons à utiliser une graphie étymologique? C’est alors que le contact avec des textes de poèmes écrits en créole haïtien retient l’attention de certains d’entre nous. Pour ma part, je fais le rapprochement entre cette façon d’écrire et des extraits de ma correspondance personnelle. Je note qu’un de mes correspondants qui n’a pas eu accès à des études secondaires utilise une graphie qui lui laisse beaucoup de facilité d’écriture pour ses passages rédigés en créole. Et cette graphie qui, pour l’essentiel, est phonologique, agrémentée des propositions de notre groupe, peut me convenir. C’est celle que j’utilise dès 1960, notamment pour l’écriture du poème paru en 1962 dans « Le Rideau de Cannes » (document 5).

Cette anecdote illustre le fait qu’en ce qui concerne le créole réunionnais, le point de départ de la graphie phonologique n’est pas le fruit d’un choix idéologique clair mais le résultat de tout un concours de circonstances à une époque donnée de l’histoire de la Réunion.

C’est d’abord la scolarisation de masse des Réunionnais dès le milieu des années cinquante. Le contenu de l’enseignement doit s’adapter à cette situation nouvelle. Tous ne peuvent pas bénéficier de cette formation classique et littéraire dispensée au lycée. Au point d’honneur mis par les scolarisés de l’école coloniale à s’exprimer dans un français correct, à respecter l’orthographe française, fait place une mentalité marquée par le heurt entre la scolarité obligatoire, les méthodes d’enseignement archaïques du français, les parcours scolaires individuels marqués par l’échec, l’incapacité à dépasser le stade du semi illettrisme.

Et en même temps, parce qu’en théorie les Réunionnais sont sensés avoir intégré le monde de l’écrit, la nécessité pour l’ouvrier, l’employé maîtrisant mal le français de s’adapter à la tradition écrite de l’encadrement métropolitain fait que les termes techniques par exemple sont notés phonologiquement.

1960, c’est également le début des migrations de masse vers la métropole de jeunes de classes sociales où le semi illettrisme est monnaie courante. L’absence de liaisons téléphoniques performantes et leur coût réduisent la communication entre l’ouvrier de Poissy et ses parents créolophones à la lettre dont on peut deviner la langue et la graphie. On est donc loin des choix idéologiques, on est en plein pragmatisme.

Cette période, marquée par une forte poussée identitaire, est une période faste pour la littérature créolophone qui prend un véritable essor avec des genres et des thèmes nouveaux. Début de collecte et transcription de contes, de proverbes, de devinettes, lexique de Boris Gamaleya publié dans un journal local, nous sommes loin de la seule spéculation intellectuelle de quelques étudiants parisiens à laquelle fait allusion André Scherer dans la première édition de son histoire de la Réunion.

En revanche, les propos de l’historien sont le reflet de la guerre idéologique sans merci que le pouvoir de l’époque livre à l’identité et à la langue réunionnaises. Une campagne de négation de la réalité, des habitudes, du savoir-faire est organisée officiellement. Dans le dénigrement du créole, une place de choix est réservée à la graphie. Le « s » et le « z » deviennent suspects, le « k » diabolisé. La mise à l’index est de règle contre ceux qui écrivent en créole surtout lorsque leurs écrits parlent de l’identité. Ils sont accusés de vouloir la séparation d’avec la France, de vouloir substituer le créole au français dans les écoles. La pression se fait sentir non seulement par l’intermédiaire de l’école, mais aussi par les rouages des autres administrations, par les services sociaux et jusqu’au fond de certains confessionnaux.

Et il est vrai que lorsque avec quelques camarades, en 1969, nous décidons de rédiger en créole une étude sur la situation de l’enseignement à la Réunion, nous faisons un choix idéologique (document 6). Mais c’est en réaction à une volonté d’anéantissement de notre identité. Pour le reste, pour le choix de la graphie, si notre travail fournira plus tard matière à études et propositions aux linguistes de l’université, les débats théoriques sont absents de nos préoccupations. Notre choix est rapide : nous décidons d’employer la graphie que nous utilisons habituellement.

Anecdote intéressante, lors de la parution de notre travail, nous sommes surpris par le silence observé jusque par le Parti Communiste Réunionnais qui pourtant avait affiché son attachement à l’identité. Avec le recul nous savons aujourd’hui qu’il y a deux raisons à cela: la première, que nous ignorions à l’époque, est que son Comité central s’était prononcé en 1959 contre le créole à l’école. La deuxième est que si sur les choix politiques il se situe dans l’opposition, sur la question de la langue, par l’appartenance sociale de la majorité de sa direction, il partage avec tout le reste de la classe politique les mêmes préjugés — encore vivaces de nos jours —considérant le créole comme une langue mineure dont l’enseignement présente peu d’intérêt.

 A partir des années soixante-dix, des genres nouveaux écrits pour la plupart en graphie phonologique font leur apparition : romans, récit de vie, chronique, bandes dessinées.

Dans cette même période, la linguistique prend un essor rapide : travaux sur le lexique, la grammaire et, pour ce qui concerne la graphie, un groupe de linguistes et d’auteurs utilisant le créole mettent au point la graphie « oktobt 77 ». Cette graphie est un compromis passé entre ceux qui utilisent une graphie intégrant des graphèmes français pour transcrire des sons créoles : « montagn », « boi », « lien », et ceux qui ont adopté depuis un certain temps déjà le « y » « ranseyman » et le « w » comme pour les premières planches de « listwar Larényon » en 1975.

Mais la graphie intégrant les « y », et de plus en plus les « w », est de plus en plus utilisée (documents 7 et 8). À tel point que les universitaires travaillant à un dictionnaire se rangent à ce dernier choix. Ainsi, en 1987, la graphie phonétique ou phonologique bénéficiant du label de l’université est fixée, par le biais du « petit dictionnaire créole réunionnais/français » réalisé sous la direction de Daniel Baggioni (document 9).

Il faut dire que sur le plan de la graphie, entre 1984 et 1990 des événements importants se produisent, le débat sur la graphie a dépassé les frontières de la Ré­union. Un plan de travail est mis en place à Sainte Lucie en 1981 par l’ensemble des universitaires créolophones natifs travaillant sur les créoles à base lexicale française qui proposent une harmonisation de la graphie de ces créoles, la publication des travaux en créole, l’édition de dictionnaires dans ces graphies.

C’est la remise en cause des conditions posées lors de la création en mai 1979 aux Seychelles du « Comité International des Etudes Créoles » avec comme président Robert Chaudenson.

Le choix fait par les Seychelles de modifier leur graphie en tenant compte des choix faits à Sainte Lucie, provoque la réaction du président du CIRC. Il est bon de rappeler à ce sujet les arguments développés par Chaudenson, autorité, s’il en est, dans la recherche sur le créole dans les Mascareignes pour fustiger le choix fait par les Seychelles en 1983, et je cite un passage de la page 148 du numéro 2, volume 10, année 1987 de la revue du comité international des études créoles

«On constate donc que pour les termes cités, la réforme du système adopté aux Seychelles après le changement de 1983 (« zom », « fame », > « zonm », « fanm » ) aboutit à une augmentation injustifiée de 30% du nombre des graphèmes. Même si fort heureusement ce pourcentage n’est pas celui qui affecte l’ensemble du système, toutefois le code graphique est surchargé de « n », ce qui entraîne tout bêtement, un sensible surcoût de tous les travaux imprimés. Si l’on ajoute que cette nasalisation est variable, il n’est pas impensable qu’elle régresse comme elle l’a fait pour les autres créoles de la zone, les Seychelles risquent, dans vingt ou trente ans, de voir tous leurs textes encombrés de « n » (coûteux car l’impression se paye au signe) que personne ne prononcera plus.»

Mais justement, si la graphie de 1976, qui avait été mise en place par les linguis­tes non-natifs des Seychelles avait été conservée, l’enseignement du créole et l’en­seignement en créole auraient contribué à la longue à la disparition de la nasale par contamination de la prononciation à la française. Par contre, son introduction permet de marquer la spécificité du créole seychellois par rapport au français « femme » qui est également enseigné aux Seychelles.

Quant au « w » qui ne recueille pas non plus la faveur du linguiste, il ne fait l’ob­jet d’aucune remarque de ce genre. On le comprend puisque si nous écrivons les mots contenant « oui » « oué » « ouè », « wi » « wé » « wè » l’économie se situe dans le camp du « w ». L’article de Robert Chaudenson nous apprend en revanche que les soup­çons qui pèsent sur cette dernière lettre et sur le « y » associé au « n » pour donner le son contenu dans « sony » « biny » « montayn » résultent du fait que «les premières mises au point de ce code graphique pour le créole on été faites en Haïti par des Américains et de ce fait on a souvent mis en cause le caractère prétendument anglo­saxon de certains choix graphiques et accusé même parfois les techniciens de se faire les instruments d’une politique culturelle visant à éloigner les créoles du français».

Et, lorsque dans l’introduction de la réédition du dictionnaire de l’université 1989 le directeur de recherche lui-même, Daniel Baggioni revient aux propositions de la graphie octobre 77 (document 10), nous sommes en droit de nous interroger sur la part de la technique et celle de l’idéologie dans cette décision.

Dans l’opinion, les ouvrages publiés par l’université sur le créole constituent une donnée nouvelle incontournable. L’autorité que représente cette université au sein de laquelle les responsables de recherche sont métropolitains — dans une société à la classe sociale dominante conformiste et assimilée au modèle métropolitain fait qu’il ne s’agit plus pour les opposants au créole de simplement jeter l’anathème.

C’est d’abord par voie de presse, dans le courrier des lecteurs, qu’ils décident de médiatiser des contre-vérités sur la nature du parler, la pauvreté lexicale du créole, sa jeunesse, son absence de grammaire, l’illisibilité des textes. Mais cela ne suffit pas. Avec l’échec scolaire, de plus en plus préoccupant, l’incapacité à résoudre le problème de l’apprentissage du français sans passer par le créole, et l’insistance avec laquelle certains universitaires ne cessent de le répéter, commence à se tisser un réseau d’opposants créoles destiné à peser sur les milieux susceptibles de contrecar­rer les décisions favorables à la prise en compte de la langue créole.

Regroupés en association, SRECEC, qui deviendra I’APEFDIR, ils demandent la suppression de l’épreuve de créole à l’admission à l’IUFM et demandent la suppres­sion d’une association se proposant d’expérimenter des méthodes d’apprentissage du français en milieu créolophone (annexe 14).

Dans ce document figure le nom de Robert Chaudenson dont la neutralité bienveillante vis-à-vis de la position du SRECEC mise en exergue par la mention ajoutée « indirectement défavorable » au rapport du CREDIF (qui insistait sur la nécessité de prendre en compte et valoriser la langue maternelle) apporte une caution technique de poids à des prises de position idéologiques affichées.

C’est dans ce contexte que se monte le projet LCR au Collège de Plateau Goyaves en 1996. Nous sommes deux à assurer la partie pédagogique du projet un intervenant extérieur, Françoîs Saint Omer qui a suivi des cours à l’ILA de la Réunion et moi-même. Nous décidons d’adopter la graphie phonologique. Nous savons que si notre choix suscite des polémiques, nous aurons des arguments pour répondre à nos détracteurs.

Cette graphie fait en effet partie de l’environnement quotidien nom d’une grande ville écrit sur un panneau indicateur, titres d’articles dans les journaux, mots d’ordre dans les manifestations, inscriptions sur les tables du collège, textes de maloyas accompagnant les CD de Danyel Waro que les élèves connaissent par coeur. Nous savons que le seul dictionnaire publié avec le label de l’Université utilise cette graphie. L’inventaire des textes littéraires utilisables en classe est très encourageant.

Pourtant, l’importance de l’enjeu et la conscience que toute erreur de choix se retournera contre nous et signera la mort de notre projet font que nous avons quelques appréhensions nous nous demandons si les élèves ne seront pas rebutés par cette graphie. En effet, de nombreuses personnalités du monde linguistique et littéraire nous avaient mis en garde contre cette graphie que, selon eux, l’opinion jugeait rébarbative. Nous nous trouvons aussi confrontés à certains collègues enseignants de français qui nous reprochent de les gêner dans leur travail.

A l’usage, nous nous apercevons que les élèves qui ont du mal à lire cette graphie sont ceux qui ont été le plus loin dans le système scolaire. Les élèves de sixième, puisque c’est à partir de ce niveau que nous travaillons, ont une perception de cette graphie qui répond, grosso modo, à leur niveau de lecture. Par contre, les élèves de quatrième éprouvent des difficultés inversement proportionnelles à leur niveau pour lire les textes créoles écrits dans cette graphie.

En nous penchant plus avant sur cette découverte surprenante pour nous, nous nous rendons compte que le blocage disproportionné à nos yeux en comparaison de ce que nous observons en sixième ne touche pas à la simple graphie mais plus lar­gement a la chose écrite en créole.

Nous sommes devant un paradoxe : les messages écrits dans une graphie qui, à l’extérieur de l’école, ne choque pas, se heurtent dans la classe à une sorte d’auto­censure à mesure que le niveau scolaire s’élève et que les groupes d’élèves sont de plus en plus performants.

Nous analysons cette situation par le fait que pour une minorité qui se rattache à un français lettré appris à l’école et plus ou moins bien assimilé, les méthodes d’apprentissage imprégnées de morale, les règles de grammaire apprises comme des dogmes immuables, sont à l’origine d’une culpabilisation face au fait linguistique. Et aujourd’hui, pour les Réunionnais qui ont été scolarisés et qui ont cru avoir appris à maîtriser « la Langue », le français, se heurter à un écrit obéissant à des règles graphiques échappant au dogme provoque une réaction qui relègue l’aspect technique et les simples défis qu’il comporte au second plan pour donner toute l’importance à un sentiment confus mêlant la hantise de l’échec social lié à l’incapacité de lire, le sou­venir de méthodes d’apprentissage coercitives et moralisantes. Ce comportement est d’autant plus fort et irrationnel que son objet est une langue qui a toujours été présentée comme facile, naturelle, une langue qui a toujours été minorée.

Il convient donc de ne pas faire un simple constat de la difficulté éprouvée par le lecteur à décoder le système graphique, mais de dédramatiser la situation. C’est cet acte pédagogique préalable qui nous permet de faire entrer nos élèves dans le monde du créole écrit dans cette graphie.

Mais écoutons plutôt les remarques des élèves de 3e du collège Jean d’Esme qui nous a rejoints en 1998:

«Promyé débi b klas LKR lété moukaté par dé sèrtin. Mé nou la pa fé in kont èk zot. Pou lékritir an kréol nouttout té trakasé mé nout lamontrèz la di anou ékri konm ni giny. Promié débi nout lékritir té i resanm fransé. Mé a fors tan lir bann tèks an kréol, nou la fini par pran se lékritir i fé pèr si tèlman dmoun. Lé pa si di­fisil ésèy zot va vwar.»

Ce qui veut dire : « Au début, la classe de LCR a été l’objet de moqueries. Mais nous n’y avons pas attaché d’importance. Nous étions cependant tous angoissés devant le créole écrit, mais notre professeur nous a dit d’écrire comme nous le ressentions. Notre façon d’écrire était très proche du français. Mais à force de lire des textes en créole, nous avons fini par nous faire à cette écriture qui fait peur à tant de gens. Et ce n’est pas si difficile que ça ; essayez, vous verrez. »

Ce que nous pouvons dire à l’heure actuelle de la graphie phonético-phonologique, et après l’avoir utilisée pendant quatre ans avec nos élèves, c’est qu’elle nous paraît très intéressante. Certes, des aménagements pourraient, devraient, y être apportées. Pour ne prendre que quelques exemples, il faudrait se pen­cher sur les liaisons héritées de formes françaises Faudrait-il écrire dizan ou di-z-an le son [z] hérité de la liaison contenue dans le français “dix ans’? Ou tout simplement, pour prendre le déterminant kréole “in” comment régler le problème de sa variation phonétique lorsqu’il précède tel ou tel mot “inm” ou “in­m” ti zanfan? “inn” afer ou “in-n” afer? De la même façon, seul l’apprentissage à l’école pourra à la longue évacuer certaines pratiques de la plupart des scripteurs telle celle qui consiste à ne pas séparer le pronom personnel m’ (contraction de mwin) du marqueur verbal i à la première personne du singulier du présent (mi giny au lieu de m ‘i giny).C’est en transcrivant une fable enregistrée que nous avons ressenti la gène que provoquait l’inexistence dans l’alphabet du H indispensable pour certaines formes d’expression de l’approbation (h)in !, de la négation (h)in-(h)in-(h)in !, du doute ou de la moquerie (h)m La fabrication d’outils pédagogiques nous obligera à réfléchir à ces insuffisances, entre autres, et à y remédier. En revanche, remettre continuellement en cause certaines lettres, certaines associations de lettres qui, répétons-le, sont évidentes et dont l’expérience nous a montré que leur lecture passait par un banal apprentissage, s'inscrit dans un refus du créole écrit plus que dans une recherche de l’efficacité. C’est aussi la manifestation objective de la volonté, consciente ou inconsciente, de marginaliser les textes écrits dans cette graphie. Or les écrits les plus représentatifs, les plus riches de la littérature créolophone réunionnaise de ces trente dernières années sont écrits dans cette graphie. Et pour certains d’entre eux, qui ont marqué leur époque, ils appartiennent à la littérature populaire dont certains auteurs ne maî­trisent bien que la langue créole.

Pour ces raisons, conscients qu’aucun bénéfice de la recherche qu’aucune mise en pratique des fruits de cette recherche n’est possible tant que n’auront pas été évacuées les positions idéologiques non avouées, nous continuerons dans les semaines et les mois qui viennent à lutter par l’information contre la charge émotionnelle qui pèse sur la question de la graphie. Car le blocage que nous constatons chez les élèves est le prolongement de celui dont est victime leur environnement familial.

’est une tâche délicate mais exaltante, et même si, pour le moment, nous ne sommes pas nombreux à nous y atteler, nous sommes persuadés de son issue heureuse car, pour employer un proverbe bien de chez nous, nous savons que ti as i koup grobwa, ce qui veut dire qu’avec de petites haches on parvient toujours à abat­tre les grands arbres.

ANNEXE

 Echantillons de graphies utilisées depuis 1828 pour la rédaction de textes en créole réunionnais

 Document I
LE CHIEN ET L’AIGRETTE
Li cien noir d’François Magallon
La té prié commér z’aigrette.
Pour vient manzer rougail cévrette (3),
Kary volaille (4) et brèd’ cresson.
Li dit toutbas (guett’ son malfaire!)
« Vous n’manz’ra pas tout, mon commère. »
Ligrainn (5) manzer piti-piti morceau,
Li fait soso di riz, soso clair comm’ di l’eau.
Quand qu’ manzer fini couit, zaut dé 1’assis’ a table,
Mais li tout sél pour manzer li (6) cacable
Li balié li plats rondement,
Et pauv’ z’aigrette(7) aguett’ sél’ment;
Son la bec l’est trop long, li piq’piq’ comm’ çà même,
Li pé pas gagn’ manzer li (6) mou comment la crème...
Extrait d’une fable d’Héry publiée en 1828

Modifications apportées dans les éditions ultérieures
2. l’était invit’ - 3. Civrette - 4. kary brinzell’ - 5. grain - 6. L’est - 7. Man z’aigrett’

Document 2
3- Mon ptit cien Langouti
Y guette à moin y plère,
Dann son mazination,
Li conné mon malhère.
Extrait de : çanson pa Félis, 1891

Document 3
Canne Maurice l‘é aussi doux,
Mais pou plicer li lé pli dir
Ça qui anvale la mare, mi en foux
Mi manze à li, quand li l ‘é mir.
Extrait de ça qui manze canne !... 1936

Document 4
Bien sûr Zabeth... sèlment, ni fé com’ si niconnait pas, dévant la zénèsse d’z’ord’hui... mais n’avait zaffaires pou bousse not guéle!
Extrait de 1 ‘grenier d ‘pays Bourbon 1951

Document 5
La line i klèr la tèr,
Astèr, astèr.
Vakoa sa, granmèr kal ?
Perkal, perkal !
Asiz anlèr in lav,
Tanbav, tanbav
I songn sonn ti karo
Poro, poro.
Extrait de in sor 1960

Document 6
Kiltire artistike : Dann in tade péi nana zartise ke lé gabié, mé sa i vé pa di dann péi-la nana arienke zartise. In vré péi zartise sé ousake toute zabitan i konpran kosa i nonme in boté.
Extrait de lansèyeman La Rényon... in plan kolonialise, 1969

Document 7
— Koméraz lékol-la, la dir sink-si zan. Ziska moin la giny mon douz zan. Moin té argard-argard inpé zalantour é moin téi oi garson Zouzoun téi sar grat kann ek zéra­niom. Li té pli bousé ké moin ankor, mé moin té i oi li mars prop dann somin.
Extrait de Zistoir Kristian 1977

Document 8.
7— Po arvni azot, tout bann zansèt la débark isi, la arivé sakinn son sakinn, sanm in morso la mémwar zot péi ousa zot la antér zot zonbri. Zot la komans aranz in zan­brokal nasyon rantzot minm.
Extrait de Lansor 1990

Document 9

De la graphie du créole réunionnais.

Jusqu’à la dernière décennie, les quelques écrivains qui se sont essayés à écrire en créole réunionnais (VINSON, FOCARD, FOURCADE...) ont cherché à adapter l’orthographe française à la phonologie et à la morphologie créoles. Toutes ces ten­tatives ont prouvé que rien de fixe et de cohérent ne pouvait sortir d’un système graphique déjà bien mal adapté à transcrire la langue française contemporaine. Pourquoi importer dans une langue nouvellement transcrite les incohérences et les diffi­cultés de l’orthographe française?

La solution à ces problèmes délicats de graphie a émergé grâce à la rencontre d’universitaires dont les premiers travaux descriptifs du créole de la Réunion com­mençaient à faire autorité et d’écrivains d’expression créole soucieux de s’appuyer sur les acquis scientifiques pour élaborer un système graphique. De cette rencontre allait sortir LEKRITIR 77 dont les principes sont simples écriture phonologique où une lettre correspond à un phonème et vice-versa, utilisation du clavier de machine à écrire français, reprise des solutions graphiques du français lorsqu’elles ne posent pas problème (ex le son [ u] graphié /OU/). (...)

Cette graphie s’est peu à peu imposée à la plupart des écrivains d’expression créole à l’exception notable du romancier Daniel HONORE. Sur trois points, nous y avons apporté des modifications, alors même que les solutions que nous avons adop­tées avaient déjà été expérimentées par certains. La lettre /w/ graphie le son [w] par souci d’alignement sur la graphie des autres créoles français. Ainsi “doi” (doigt) est désormais graphié “dwa”. La lettre /y/ graphie dans tous les cas le son [y] même devant une voyelle. Ainsi “pié (pied) s’écrit désormais ‘pyé’. Nous avons introduit les graphies /ë/ (son [ ø ]); lui (son [ü])’ /j/ (son / ʒ / son [ ʃ ]) pour rendre compte des variantes dites “acrolectales” du créole des “Hauts’ et de la population plus ou moins urbanisée. La variante apparaît à l’ordre alphabétique et renvoie (avec l’indication Voir) à la forme dite “basilectale” ou créole « cafre » ou créole des « Bas », ou, si l’ordre alphabétique n’est pas perturbé, derrière la forme basilectale. Ex Vu voir Vi ou bien Tann, Tandi, Tandu.

Extrait des remarques introductives au Petit dictionnaire Créole réunionnais /Français.Daniel Baggioni septembre 1985.

Petit Dictionnaire Créole réunionnais / Français Daniel Baggioni 1987
Fwine-trwa-dan : N Trident, fourche de pèche.
Fyak Exci. Tchak !*Fyak(é) V. Faire l’amour, baiser (Fam.).
Fyanza voir Linfyanza.
Fyé V. Se fier, compter sur, avoir confiance en. *Fam dan la kaz lé pa a fyé:
(Prov.) On ne doit pas se fier à sa femme. *Fo pa fyé si marmit domoun (Prov.)
Il ne faut pas compter sur la marmite des gens (Compter sur ses propres forces).
*Fyé pa serman krab(Loc.)
Ne pas se fier aux “serments de crabes” (Faux serments). Fyèl, Fiyèl N. 1. Vesicule biliaire. 2. Bile.
Fyér Adj. i Content .2. Fier(e). *Fyèr kom rataban (Loc.Adj.) Fier comme Ar­taban.
Fyèv de lé: (Loc.N.) Fièvre de lait (fièvre de la femme qui allaite et qui la contraint à sevrer son enfant). Fyèv tranblant (Lt)c; N.) Paludisme. Syn. Fyév kapkap.
Fyèv krapo : voir Maladi-krapo
Fyon : N.. 1. Allure élégante (souvent un peu forcée >.2. Truc, procédé qui permet de sortir d’une impasse. Ou la trouvé le fyon Tu as trouvé le truc qu’il faut. *Dann batay na pwîn le fyon (Loc.) Dans les rixes, on ne cher­che pas la finesse (Tous les coups sont permis) *Fèr in fyon (Loc.V.) User de gestes grâcieux pour plaire. *fèr in fyon avék: (Loc.V.) Avoir une atten­tion particulière pour quelqu’un, quelque chose. *Fé le fyon, Fé lo fyon:
(Loc.V.) Essayer de bien faire, de se rendre utile, faire de la lèche (fam.).
*Mèt b fyon: (Loc.V.) Faire des manières, adopter une attitude affectée.
*San fyon (Loc.Adv.) Sans gêne. *Sa mon fyon (Loc.) C’est mon amoureux.

Document 10

«(...) Pour cette nouvelle édition, j’ai bénéficié des suggestions et remarques, toujours bienveillantes, de nombreux lecteurs, amis et collègues. C’est eux, notamment. qui m’ont convaincu de la nécessité d’un retour à la graphie primitive préconisée par le manifeste “Lékritir 77” en éliminant les douteuses “améliorations” suggérées par les “militants culturels” par injections massives de “y” et de “w” sous prétexte d’alignement sur la graphie des autres créoles. Le dictionnaire créole réunionnais français revient donc aux bons vieux “ion” “ien”, “ian”... “oi” etc. que proposait sagement “Lékritir 77” (...)»

Extrait de la préface de la deuxième édition. Daniel Baggioni, janvier 1990

 Dictionnaire Créole réunionnais / Français Daniel Baggioni 1990
Fouine-troi-dan
N. Trident, fourche de pèche.
Fiak Exci. Tchak! *fiak(é) V. Faire l’amour, baiser (Fam.).
Fianza voir Linfianza.
Fié V. Se fier, compter sur, avoir confiance en. *Fam dan la kaz lé pa a fié:
(Prov.) On ne doit pas se fier à sa femme. *Fo pa fié si marmit domoun (Prov.) Il ne faut pas compter sur la marmite des gens (Compter sur ses propres forces). *Fié pa serman krab (Loc.) Ne pas se fier aux “serments de crabes” (Faux serments). Fièl, Fiyèl N..l. Vesicule biliaire. .2.Bile.
Fièr Adj..l. Content. . 2. Fier(e). *Fièr kom rataban (Loc.Adj.) Fier comme Arta­ban.
Fièv de lé : (Loc.N.) Fièvre de lait (fièvre de la femme qui allaite et qui la contraint à sevrer son enfant). Fièv trnnblant (Lt)c ; N.) Paludisme. Syn. Fièv kapkap.
Fièv krapo: voir Maladi-krapo
Fion N. 1. Allure élégante (souvent un peu forcée >.2. Truc, procédé qui permet de sortir d’une impasse. Ou la trouvé le fion Tu as trouvé le truc q’il faut. *Dann batay na poin le fion: (Loc.) Dans les rixes, on ne cherche pas la fmesse (Tous les coups sont permis) *Fér in fion (Loc.V.) User de gestes grâcieux pour plaire. *fèr in fion avêk: (Loc.).

Document 11 : voir document SRESEC dans "Chronique d'un Gâchis"

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