La créolité est-elle menacée à La Réunion ?
Les apparences pourraient conduire à considérer cette question comme incongrue. En effet, ces deux dernières années, des sommes importantes ont été déjà consacrées au lancement d’une nouvelle graphie du créole présentée comme consensuelle, ou pressenties pour une Maison des Civilisations ambitionnant de revaloriser les «différentes composantes ethniques» de l’île en référence aux «civilisations ancestrales» et de «structurer ainsi l’identité réunionnaise».
Présentées comme des chances pour l’identité réunionnaise, la graphie 2001 et la Maison des Civilisations ne sont en fait que des outils modernes nécessaires au projet que la puissance coloniale française a toujours voulu imposer à la population réunionnaise.
Perversion extrême quand on pare du terme «unité» la perspective de destructuration du résultat du cheminement difficile d’un peuple.

Maison des civilisations, graphie 2001:
outils modernes de déstructuration de l’identité réunionnaise.

communication faite par Roger THÉODORA au 2ème KABAR POU LA KREOLITE qui s'est tenu en Guadeloupe en 2004

Plan de la page

INTRODUCTION
I – EMERGENCE DE LA CREOLITE
II - SON INADEQUATION AVEC LE PROJET COLONIAL
III- UNE EVOLUTION CONFORTEE PAR LA CONJONCTURE GEOPOLITIQUE.
IV- A LA VEILLE DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE UNE SEGREGATION RACIALE DOUBLEE D’UNE SEGREGATION SOCIALE
V- ABOLITION DE L’ESCLAVAGE ET ENRICHISSEMENT DE L’IDENTITE
VI - LA POLITIQUE D ’IMMIGRATION MASSIVE D’ENGAGES INDIENS, AFRICAINS ET MALGACHES.
VII- L’IDENTITE A L’EPREUVE DE LA RECUPERATION IDEOLOGIQUE
VIII - 1870 1946: UNE PERIODE DECISIVE POUR LA CREOLITE
IX - LE PIEGE DU CHOIX STATUTAIRE.
X – LA RESPONSABILITE DU PARTI COMMUNISTE REUNIONNAIS
XI - UNE RECONNAISSANCE REGENTEE
XII - LES CAUSES
XIII - ... ET LEURS CONSEQUENCES
XIV - LA CREOLITE MENACEE PAR LES NOUVEAUX ENJEUX INTERNATIONAUX
XV - QUEL EST L’OBJECTIF DE LA MCUR ?

Six ans après leur lancement à grand renfort médiatique, il serait bon, en 2007, de voir comment ces deux projets ont évolué. Lansiv kréol.

INTRODUCTION

Pour comprendre l'importance politique du choix fait par le Conseil Régional de La Réunion d'initier le projet Maison des Civilisations et d'apporter tout son soutien financier à Tangol, il faut se remémorer dans quel contexte et à quelles conditions est née l'identité réunionnaise, comment elle s'est enrichie, quels avatars sont liés à son évolution, et en particulier à quelles attaques elle a eu à faire face aux périodes cruciales de l’Histoire de l'île, pourquoi elle n'a jamais été acceptée par les responsables du projet colonial et enfin seulement s'interroger sur l'opportunité qui a favorisé l'émergence de ces deux initiatives qui nous intéressent.

Au début des années soixante, une «Histoire de La Réunion » qui allait être une référence pour des promotions de linguistes, psychologues, géographes et historiens avançait une thèse qui fit son chemin et fut précisée par des universitaires à partir des années quatre-vingt: celle d'une société créole appartenant au passé et s'arrêtant à la période de l'engagisme massif pour laisser place à une société multi-ethnique, multiculturelle.

Si l'on raisonne sans tenir compte des conditions objectives dans lesquelles se sont déroulées les étapes de l’Histoire culturelle du peuple réunionnais, si l'on introduit les postulats et des grilles de lecture inadaptées à cette histoire, on peut souscrire à la thèse, sinon il s'agit là d’une construction voire une imposture qui mérite analyse.

L'importance et l'urgence de la question, le temps dont nous disposons aussi, ne nous permettent que d'effleurer certains aspects de notre sujet mais nous avons tenu à les aborder dans une vision globale car nous pensons que ce qui manque par ces temps incertains pour notre identité, c'est une analyse tenant compte de toutes les données et provoquant un sursaut de lucidité chez ceux qui aujourd'hui participent à ces choix sans en maîtriser les risques d’ouvrir en grand la porte à des dérives impossibles à contrôler.

I – EMERGENCE DE LA CREOLITE

Le grand débat, amorcé peu avant la parution de l’ouvrage, portait sur l’émergence d'une identité créole originale. En ces années de liquidation de l’empire colonial français, l’auteur, cadre métropolitain, partisan de la politique d’assimilation qui se mettait en place dans les DOM, affirmait sur un ton très polémique:

«Les étudiants autonomistes, qui ont formé leur propre association, ont entrepris de créer cette «personnalité réunionnaise» qui fait complètement défaut. Pour ce faire, ils essaient de démontrer qu’historiquement les Réunionnais sont tout sauf des Français et vont jusqu’à soutenir, sans rire, que le patois créole est un dialecte malgache. Il s’agit en fait de convaincre beaucoup plus la presse métropolitaine que les Réunionnais. La lutte pour l’autonomie de La Réunion se situe, non pas dans les champs de cannes ou sur les quais du port, mais dans les salles de rédaction des journaux parisiens et dans les brasseries du Quartier Latin.» 1

Ce commentaire, en point d’orgue d’une subtile alternance de jugements entiers, d’insinuations, de réductions, d’exagérations sur l’Histoire de La Réunion venait prêter main forte aux politiques et contribuer à la mise en place d’une ère de désinformation et de manipulation de la conscience collective.

En ces temps-là, le grand public n’avait pas encore été incité à la recherche dans les fonds d’archives locales et étrangères, car la politique d’édition n’avait pas encore mis des fac-similés de documents originaux à sa disposition. Est-ce la raison de la facilité avec laquelle son argumentation fit mouche dans les milieux cultivés locaux?

Or, il n’est plus discutable aujourd’hui que dès le début du peuplement se mit en place une société originale dont les caractéristiques héritaient du contexte historique remontant à la période qui précéda l’arrivée des Européens dans l’Océan Indien. Par son immensité et l’ouverture qu’il présentait pour les terres qui le bordaient, cet océan avait permis, dès la plus haute antiquité, les contacts entre les peuples et civilisations de l’Afrique de l’Est, du sous-continent indien, de l’Insulinde et même la Chine et la Micronésie. Il en était résulté des passerelles linguistiques entre l’Arabie, le Gudjerat et son arrière pays à l’Est et à l’Ouest l’Afrique de l’Est, les Comores et une grande partie de Madagascar; des passerelles linguistiques, encore, entre les langues de l’archipel indonésien et les dialectes du Sud-Est malgache; des passerelles culturelles facilitées par des paramètres géographiques communs; enfin, un syncrétisme religieux visible encore aujourd’hui en Indonésie où dans une même cérémonie on constate des interférences entre l’Islam et les cultes animistes 2.

Dans ce contexte, déjà favorable aux métissages et qui concernait une très grande majorité de ceux qui allaient, pendant trois siècles, peupler La Réunion , les conditions propres à l’île, à son environnement géographique immédiat et aux données historiques contemporaines furent décisives.

1. La donnée la plus importante fut la composition des groupes humains qui allaient constituer le premier noyau de la population:

2. les conditions géographiques ne furent pas négligeables:

3. les conditions géopolitiques faisaient de Bourbon un appendice de Madagascar. En effet, l’île présentait peu d’intérêt, « trop loin de l’Inde, n’ayant que des mauvais ancrages, des courants affreux. », et n’entrait pas dans les projets de la Compagnie des Indes qui était plus intéressée par l’Inde.

4. Et puis dans une région dont la population était très ombrageuse, les conditions indispensables à la stabilité d’un comptoir commercial furent extrêmement intéressantes sur le plan de l’organisation de la colonie française de Madagascar et de Bourbon qui en dépendait. En effet, l’ordonnance faite et arrêtée au Bureau Général de la Compagnie des Indes Orientales à Paris le 26 Octobre 1664 disait:

art.III - Celui qui prendra par force une femme ou une fille, sera puni selon la rigueur des ordonnances.

art.V- Un français étant marié à une fille ou femme originaire de l’Isle, ne pourra quitter ou délaisser sa femme, sous quelque prétexte que ce soit, sinon aux cas de séparation qui se pratiquent dans le Royaume de France, et la séparation ayant été jugée, le mari pourra laisser sa femme, sans que pendant sa vie il puisse convoler en secondes noces.

art.VII - Il est défendu à tous français de faire aucun tort, de prendre ou d’emporter aucune chose appartenant aux originaires du pays, quelque petite qu’elle soit, à peine de restitution du double pour la première fois, et de punition exemplaire en cas de récidive.

art.VIII - Il est expressément défendu a toutes personnes de dérober, ou voler quelque chose à un autre sur peine d’être puni selon la rigueur des lois du Royaume de France, et en outre de restituer le double de ce qu’il aura dérobé.

art.IX- il est aussi très expressément défendu à toutes personnes de commettre aucun meurtre ou assassinat, soit en la personne d’un français, soit en celle d’un originaire du pays, à peine d’être puni selon la rigueur des lois, et les biens du condamné seront acquis et confisqués à la Compagnie.

art.XII- Il est très expressément défendu, de vendre aucuns habitants originaires du pays comme esclaves, ni d’en faire trafic, sur peine de la vie; et il est enjoint à tous les français qui les loueront ou retiendront à leur service, de les traiter humainement, sans les molester ni les outrager, à peine de punition corporelle. 3

Pour la petite histoire, le premier couple réunionnais, Jean Mousso et Marie Caze, arrivés comme serviteurs en 1663, anticipèrent en «allant marron» jusqu’en 1665, car ils n’eurent connaissance de ce document qu’en 1665, avec l’arrivée de Regnault. Pour la grande histoire réunionnaise, ce document fondateur méconnu qui a régi les relations humaines à Bourbon pendant dix ans, extrêmement moderne pour l’équité qui s’en dégage, est une clé à la compréhension du comportement d’une grande partie de la population pendant toute la période de l’esclavage et même après.

Il permet aussi de comprendre pourquoi, comme en témoigne, dès 1709, le mémoire d’Antoine Boucher 4, dans cette société métissée dès le départ, le terme créole a toujours désigné tout individu né sur l’île, indépendamment des origines de ses parents.

II - SON INADEQUATION AVEC LE PROJET COLONIAL

Elle allait se révéler très vite. A partir de 1674, avec l’arrivée du vice roi des Indes Jacob de Lahaye dans l’Océan Indien, la politique française dans la région changea du tout au tout.

Le nouveau contexte se précisa dans deux textes majeurs:

1. l’ordonnance de Jacob Delahaye du 1er décembre 1674

2. Le deuxième texte, les Lettres Patentes de 1723, étend à Bourbon l’application du Code Noir. Cette mouture du Code Noir, dont s’inspirera la version de 1724 appliquée à la Louisiane apporte quelques modifications au code de 1685 dont l’article 9 est remplacé par l’article 5 des lettres patentes de 1723. Il n’est pas difficile de comprendre à la lecture de son contenu, qu’il entérine la situation existant à Bourbon. En effet, dans l'article 9 du code de 1685, il est question d’hommes libres qui sont maîtres et d’esclaves:

«les hommes libres qui auront eu un ou plusieurs enfants de leurs concubinages avec leurs esclaves, ensemble les maîtres qui les auront soufferts, seront chacun condamné en une amende de deux mille livres de sucre. Et s'ils sont les maîtres de l'esclave de laquelle ils auront eu les dits enfants, voulons qu'outre l'amende ils soient privés de l'esclave et des enfants, et qu'elle et eux soient confisqués au profit de l'hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis. N'entendons toutefois le présent article avoir lieu, lorsque l'homme libre qui n'était point marié à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans les formes observées par l'Église sa dite esclave, qui sera affranchie par ce moyen, et les esclaves rendus libres et légitimes ».

L'article 5 des Lettres Patentes de 1723 distingue, à l’intérieur du groupe des libres, les Blancs et les Noirs et la ségrégation se fait à ce niveau:

«Défendons à nos sujets blancs de l'un et l'autre sexe de contracter mariage avec les Noirs, à peine de punition et d'amende arbitraire; et à tous curés, prêtres ou missionnaires séculiers ou réguliers, et même aux aumôniers de vaisseaux, de les marier. Défendons aussi à nos dits sujets blancs, même aux Noirs affranchis ou nés libres, de vivre en concubinage avec des esclaves. Voulons que ceux qui auront eu un ou plusieurs enfants d'une pareille conjonction, ensemble les maîtres qui les auront soufferts, soient condamnés chacun en une amende de trois cents livres. Et s'ils sont maîtres de l'esclave de laquelle ils auront eu les dits enfants, voulons qu'outre l'amende, ils soient privés tant de l'esclave que des enfants, et qu'ils soient adjugés à l'hôpital des lieux, sans pouvoir jamais être affranchis. N'entendons toutefois le présent article avoir lieu, lorsque l'homme noir, affranchi ou libre,qui n'était point marié à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans les formes prescrites par l'Église la dite es clave, qui sera affranchie par ce moyen, et les enfants rendus libres et légitimes».

Comme le souligne l’auteur du mémoire «Saint-Philippe 1735-1850» consacré à cette catégorie de la population:

«(...) quelles que soient les précautions prises dans la description détaillée des composantes de la population libre, «sujets blancs, même aux Noirs affranchis ou nés libres... » l'article, et avec lui tout le code, est pris dans la contradiction entre l'esprit qui prône une ségrégation totale entre les libres quels qu'ils soient et les esclaves, et, d'autre part, la dérogation qui, à la fin de l'article, permet le mariage entre «un homme noir, affranchi ou libre» et son esclave. En clair le code crée les conditions de l'exclusion à l'intérieur du monde des non-esclaves, de l'infériorisation de tout libre qui, dans sa chair ou dans ses moeurs, pourrait constituer un risque pour le plan qui se met en place. (...)Mais cette population, dite «blanche», n'appartient véritablement à aucune de ces catégories. Les Libres de couleur s'en rapprochent le plus physiquement, certes, mais ils sont passés par la condition d'esclave, si ce n'est personnellement, du moins par leur ascendance. Il y a donc chez eux le sentiment d'une progression, d'une mobilité qui leur fait franchir la barrière de l'asservissement. La population qui nous intéresse est, quant à elle, libre de tout temps. Aucun de ses membres n'a connu les affres de l'asservissement forcé et involontaire. Elle entretient par conséquent un rapport différent avec la liberté. Sa «blancheur» et sa liberté lui sont octroyées de droit, du moins l'affirme-t-elle, car jamais elle n'a été victime du système imposé par le Code Noir. Pourtant, d'origine, elle évolue en dehors des limites imposées par des textes qui laissent libre cours, à son sujet, à une sorte de perpétuelle épreuve de force tenant lieu de jurisprudence.» 6

Pendant toute la période de l’esclavage, les non-esclaves classés dans cette catégorie constituèrent une gêne pour le projet colonial français à Bourbon:

Tous ces paramètres faisaient que sur le plan culturel, les échanges pouvaient se faire tant avec les libres qu’avec les esclaves des plantations et les petits marrons. La langue allait en être influencée et trouver sa voie originale. La tendance à privilégier le s et le z aux dépens du ch et du j, les sons vocaliques en finale dévoisés jusqu’à la disparition totale: biby, mafana, mahafaty, benara née probablement avec les premiers habitants se précisèrent avec les esclaves venus majoritairement de Madagascar. Cette tendance est notée dans les écrits de l’époque relatant des propos tenus en créole ou traduisant des textes français en créole. 8

III- UNE EVOLUTION CONFORTEE PAR LA CONJONCTURE GEOPOLITIQUE.

IV- A LA VEILLE DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE UNE SEGREGATION RACIALE DOUBLEE D’UNE SEGREGATION SOCIALE

Pendant la première moitié du XIXème siècle, une succession d’événements mit en présence les divers groupes humains appelés à aller dans le sens de la créolisation:

On ne peut conclure cette partie de l’exposé sans relever que ce dernier point a eu comme conséquence pendant quasiment trois siècles, l’entière main-mise de la bourgeoisie blanche et des cadres et administrateurs venus de métropole sur la production écrite. C’est ce qui a favorisé une présentation de l’Histoire de La Réunion faisant l’apologie de cette classe et légitimant l’idéologie dominante, aux yeux de l’observateur extérieur non averti.

Il a fallu attendre la deuxième moitié du vingtième siècle pour qu’à la dissimulation présentant un esclavage à visage humain à Bourbon se substitue une lecture de cette histoire plus conforme à la réalité. De la même manière, la diabolisation du marronnage à travers les rares écrits sans cesse présentés comme références a détourné de l’intérêt ethnologique que présentait certainement le phénomène, au point que la découverte de villages de marrons il y a deux ans est, depuis, l’objet de l’indifférence des historiens et archéologues. Quant aux relations entre petits créoles, marrons et esclaves, elles restent encore inimaginables aux yeux de beaucoup d’historiens.

Pourtant ! Une lecture attentive du regard porté sur cette catégorie des petits créoles par la bourgeoisie ne manque pas d’intérêt. C’est ce qu’a fait l’auteur du mémoire «Saint-Philippe 1735-1850» dont nous citerons la brève analyse dans son intégralité:

En 1710, Antoine Boucher les voit ivrognes, joueurs et libertins mais il leur trouve un certain sens de la communauté, souligne leurs habitudes de travail et le bon traitement qu'ils réservent à leurs serviteurs.
En 1768, Crémont et Bellecombe mettent l'accent sur le fait qu'ils n'ont que peu, voire pas d'esclaves. Il semble que dès cette époque, cette donnée soit vue comme un signe distinctif de cette population considérée comme pauvre justement parce que le nombre d'esclaves est devenu un étalon de l'état de richesse des colons.
En 1785, l 'auteur anonyme du mémoire sur Bourbon porte un jugement contradictoire sur eux, les voyant tour à tour indisciplinés, individualistes et insubordonnés, mais en même temps animés d'un sens de la solidarité familiale très aigu.
En 1789, L 'Arabit parle du choix d'une vie misérable, mais dit d'eux qu'ils sont travailleurs. Bancks remarque qu'ils sont "habitués à s'assimiler aux Noirs avec lesquels ils vivent dans la plus grande familiarité".
Pour Chanvallon, en 1804, ils sont paresseux et familiers avec les noirs, étrangers à toute idée d'ordre et de travail et inutiles dans la société.
Pour Lagourgue, en 1816 ils sont indépendants, insoumis.
Pour Delcy Fin ce sont des rebelles
En 1821 Ricard les trouve dégénérés, paresseux, dépravés, orgueilleux.
En 1822, Billiard souligne leur fierté, leur hostilité au travail. Freycinet parle de population menaçante.
En 1828, Thomas trouve qu'ils ont peu de besoins, qu'ils aiment la chasse et la pêche, qu'ils ont peu de considération pour le travail, qu'ils ont le sens de la propriété et de la liberté, qu'ils sont endurcis à la fatigue, illettrés.
Jurien et Charles Desbassayns les juge paresseux, compromis avec des noirs, voleurs, dangereux, inaccessibles, vagabonds.
En 1836, Rosamel constate qu'ils ne craignent pas la fréquentation des Noirs ni le travail.
En 1841, Gibert des Molières fait grief à cette population du "commerce clandestin et frauduleux qu'elle entretient avec les esclaves".
En 1847, Dejean de la Bâtie considère que les petits créoles sont braconniers, maraudeurs, complices des esclaves.

Est-il nécessaire de préciser qu’à partir du début du XIXème siècle, ces jugements de valeur négatifs ressassés à l’envi justifièrent plusieurs projets que les autorités de l’île élaborèrent pour se débarrasser de cette classe? Ils imprégnèrent les esprits et influencèrent l’opinion des villes dans toutes les couches sociales lorsque dans la deuxième moitié du XIXème siècle, un assez grand nombre de petits créoles perdirent en partie contact avec le reste de la population en migrant vers les cirques de Salazie, Cilaos et Mafate. Le terme «Yab» signifiant en dialecte sakalave «de peu d’importance», «petit», et qui remonte probablement au début du XIXème siècle, prit alors une connotation péjorative.

V- ABOLITION DE L’ESCLAVAGE ET ENRICHISSEMENT DE L’IDENTITE

C’est dans ce contexte qu’intervint l’abolition de l’esclavage. Une très grande partie des 60000 affranchis se retrouvèrent sur les mêmes propriétés, avec une situation à peu près identique à celle qu’ils avaient connue à la veille de l’abolition. Certains migrèrent vers les villes, surtout les femmes. On n’a pas fait le tour de toutes les causes de la très forte mortalité qui frappa les rangs des affranchis qui choisirent cette voie-là, à ce moment-là. Est-ce ce qui provoqua, l’instinct de survie prévalant, le retour à la condition de «Noir de pioche» de nombre d’entre eux ? De toute façon, ils durent passer par le système du livret et la mise en place de l’engagisme comme cadre d’utilisation de main d’œuvre agricole.

A l’abolition de l’esclavage, des 40000 non esclaves d’avant 1848, environ 27000 étaient classés dans le prolétariat. Le manque de main d’œuvre rendant critique la situation dans la plantation et l’usinage de la canne, on voulut, pour y faire face, leur appliquer le régime du livret de travail comme aux nouveaux affranchis. La lecture hâtive de l’Histoire dont s’emparèrent ceux qui rêvaient d’un communautarisme blanc retient le cliché suivant lequel ils partirent tous vers les Hauts. Et il est vrai que la révolte gronda. Un certain nombre d’entre eux refusant de se soumettre au régime du livret, on imagina une dérogation due à leur statut de «vagabonds de droit divin» qui bénéficia également à des affranchis. 11

Mais il n’a été fait aucune analyse statistique fine de la répartition de la population non-esclave d’avant 48 dans la société d’après 1848. Et les documents officiels de 1847 semblent faire la distinction entre les micro-propriétaires et ces 27 000 prolétaires. En outre, leur nombre correspond à plus du double de la population des trois cirques réunis. Ce qui veut dire que bon nombre d’entre eux se fondirent dans la main d’œuvre des domaines agricoles et des usines sucrières ou échouèrent dans les faubourgs des villes. Enfin on peut penser qu’ils furent, comme les affranchis, décimés par une mortalité importante.

VI - LA POLITIQUE D ’IMMIGRATION MASSIVE D’ENGAGES INDIENS, AFRICAINS ET MALGACHES.

Lorsqu’on parle d’engagisme, il faut se garder de s’arrêter à ces deux clichés: la quasi-totalité des engagés furent des Indiens et l’immigration indienne à La Réunion fut de même nature qu’à Maurice.

VII- L’IDENTITE A L’EPREUVE DE LA RECUPERATION IDEOLOGIQUE

Avec le droit de vote accordé aux affranchis, la bourgeoisie était préoccupée par une possible redistribution des cartes politiques 13. Commença alors, en direction d’une petite bourgeoisie urbaine naissante, une entreprise de récupération et d’aliénation idéologique s’appuyant sur le mirage de la «blanchitude».

Ce fut possible grâce à la conjonction de plusieurs paramètres:

La prise en mains de l’opinion se fit donc grâce à la diffusion de l’idéologie dominante par les éléments scolarisés. La grande masse des électeurs, jusqu’alors exclus de la vie politique, allaient laisser croire à la démocratie dans une comédie où les rivalités de la classe dominante pouvaient se donner libre cours sans risques de débordements. Mieux, l’albophilie étant une condition indispensable à l’ascension sociale, la caste au pouvoir pouvait compter, lors de ses bras de fer avec Paris, sur les relais efficaces dont elle disposait sur place pour garder la maîtrise du jeu mis en place de longue date par la population non esclave.

Elle ne parvient pas cependant à effacer les acquis culturels de deux siècles d’histoire.

La catégorie de la population la plus facilement récupérée fut celle qui, jusqu’à l’abolition, avait été la plus désignée du doigt par la grande bourgeoisie terrienne. Ceux qui, parmi les petits créoles, baptisés pour la circonstance «petits blancs» après l’abolition de l’esclavage, étaient restés dans les Hauts de l’Ouest ou qui s’étaient enfoncés à l’intérieur de l’île, (en 1880 on en recensait environ 8000 à peupler les îlets des gorges des grandes ravines et des cirques), firent l’objet de projets alléchants de la part des autorités civiles et d’une prévenance particulière de la part de l’Eglise.

Mais deux siècles de jugements de valeur avilissants avaient irrémédiablement marqué leur image. Pris en tenaille entre une littérature doudouiste les présentant comme la preuve «ethnique» du caractère français de La Réunion et les articles à sensation de journalistes métropolitains en mal de misérabilisme exotique, ils ne trouvèrent jamais une réhabilitation historique à la hauteur de leur réelle contribution à l’identité réunionnaise. Il faut dire que l’intoxication fut telle depuis la fin du XIXème siècle que leur modification psychique 14 se traduisit, entre autres signes visibles, par l’adoption désordonnée de sons consonantiques prononcés à la française, c'est-à-dire avec affectation «chanzé, charzé, georz, vi veu, chonz». Ces comportements semblent être une concession inconsciente faite aux exigences d’une société dont ils n’avaient pas la maîtrise. Mais paradoxalement, là pas plus qu’ailleurs, la continuité de la construction identitaire n’en fut affectée.

VIII - 1870 1946: UNE PERIODE DECISIVE POUR LA CREOLITE

Et c’est un fait que l’identité réunionnaise se renforça de façon significative entre 1870 et 1946. Les causes en sont multiples: si La Réunion avait été jusque là un atout incontournable pour la politique coloniale française, son importance géopolitique avait chuté d’un seul coup.

Depuis les années quatre-vingt, donc, La Réunion se trouva face à elle-même. Il fallait tout inventer et essayer de tout réussir.

Sur le plan économique, la majeure partie du territoire cultivable étant occupé par les grands domaines, deux modes de faire valoir prédominaient. Soit le faire valoir direct avec une masse de journaliers agricoles vivant dans des conditions proches de celles des anciens esclaves. Soit le colonat partiaire qui donnait à l’exploitant l’illusion de travailler pour son propre compte mais, en fait, l’attachait à la terre qu’il cultivait et le tenait en état de débiteur permanent vis-à-vis du propriétaire. Civilisation de la terre donc, avec pour la majorité de la population agricole regroupée, toutes origines confondues dans des hameaux ou des cours d’usines, une uniformisation des conditions de vie et de travail aboutissant à un rapprochement culturel entre colons et journaliers venus de divers horizons.

Le chemin de fer, en permettant la communication plus rapide entre l’Est, le Nord et le Sud de l’Ile, véhicula quotidiennement les informations d’un bout à l’autre du pays et permit aux habitants de prendre conscience de leur appartenance au même ensemble. Le chemin de fer encore, une fois son existence ressentie comme indispensable, fit prendre conscience au pays du rôle économique du bois comme source d’énergie. Dans les dernières années du XIXe siècle, on mena à bien, avec de très faibles moyens, un plan de reboisement audacieux. Pour compenser la stagnation de la production sucrière, on lança de nouvelles cultures: le vétiver, l’ylang ylang, le géranium.

L’afflux d’engagés venus de tout le pourtour de l’Océan Indien, réactiva le vécu culturel original. La population, dans sa grande majorité pour ne pas dire sa quasi-totalité accueillit favorablement ces apports culturels proches de ses pratiques. Elle en assimila certains d’autant plus vite que c’était pour elle une question de survie.

C’est ainsi que le manque criant de médecins et l’arrivée de nouvelles maladies tropicales liées à l’insuffisance de moyens sanitaires des services de l’immigration favorisa la vulgarisation dans les milieux populaires de la médecine des simples tropicaux. C’est le temps où les rares médecins n’avaient pas honte de consigner des médications par les plantes indigènes utilisées par les tizanèr yab, malgaches, iambanes ou malbar.

De nombreux apports s’adaptèrent. En cuisine, par exemple, en l’absence de certaines composantes, l’ingéniosité les remplaça par d’autres et contribua à la naissance de nouvelles saveurs. Le massalé prit ses distances avec le garam masala. Le bouillon larson n’était plus assimilable à la soupe de lentilles indienne. Ils sortirent peu à peu de la cuisine tamoule pour se mêler aux préparations d’autres cuisines.

Sur le plan religieux la situation était d’une originalité qu’il est difficile de décrire dans tous ses aspects en quelques lignes. On peut toutefois dire qu’à partir de 1860 l’Eglise catholique sembla dépassée par les évènements: en soutenant le parti monarchiste, elle s’était attiré l’opposition d’une grande partie des éléments des classes aisées. La tentative d’évangélisation des Indiens se solda par un échec jusqu’en 1900. Quant aux affranchis, il lui fut impossible de leur inculquer une morale conforme aux intérêts des propriétaires. Ce bilan négatif est souligné par Claude Prud’homme 15 qui parle d’échec de la chrétienté pour la période allant de 1868 à 1914.

Est-ce à dire, pour autant, que la vie spirituelle était en recul dans le pays ? Pas du tout. On pourrait même dire que jamais les pratiques religieuses ne se sont aussi bien portées qu’à partir de 1880. Sur quatorze cultes populaires dans la mouvance du christianisme recensés par Eve Prosper, sept se sont implantés ou ont connu un développement irréversible entre 1880 et 1942 16 . Cette adaptation de la spiritualité au vécu concerne les milieux populaires de toutes religions et de toutes origines. La conversion des Indiens à partir de 1900 déboucha très souvent sur une double pratique: hindouisme, catholicisme. Indissociables du brassage ethnique, les pratiques cultuelles allèrent parfois jusqu’à des interférences entre hindouisme, christianisme, religions malgaches et africaines 17 . Une manière de réunionnisation des dévotions.

Si, avec le recul, on peut dire aujourd’hui que sur le plan identitaire les aspects positifs de l’aventure humaine de cette période l’emportent sur les aspects négatifs, il ne faut pas oublier le racisme qu’eurent à subir, à la fin du XIXème et au début du XXème siècles, les immigrants venus de Chine et du Gudjerat. Commerçants, ils échappaient en effet à la main-mise idéologique et économique de la bourgeoisie sur la société réunionnaise. La presse fut mise à contribution pour une campagne de manipulation de l’opinion qui entraîna des actes regrettables notamment vis-à-vis de certains musulmans. Quant aux Chinois, jugés rebelles, réfractaires au travail par ceux qui avaient organisé dans un premier temps leur venue dans le cadre de l’engagisme, leur parcours illustra, dans le contexte de la première moitié du vingtième siècle, une contradiction majeure de la société réunionnaise: alors qu’à Saint Denis, la tentation de les ghettoïser faillit aboutir, leur intégration fut des plus réussies dans les Ecarts et les Hauts. Le terreau y était plus fertile.

IX - LE PIEGE DU CHOIX STATUTAIRE.

A partir de 1946, l’importance géopolitique retrouvée de La Réunion fut le prétexte à des conflits franco-français et réuniono-réunionnais dont le véritable enjeu était pour les premiers l’appoint de suffrages pour les forces politiques de l’Hexagone et pour les seconds le leadership au sein de la caste locale au pouvoir. Les mots d’ordre des revendications des uns et des autres écartèrent, parfois brutalement, parfois intelligemment, la question de l’identité.

Or, la non remise en cause des séquelles du Code Noir plaçait l’aspiration à la reconnaissance et à l’égalité au coeur du débat politique. L’ensemble des leaders d’opinion réunionnais s’inscrivant dans un jeu politique local assimilé sans nuances au débat national, la revendication de la départementalisation s’imposa comme le choix le plus logique, le plus conforme à ce besoin d’égalité.

C’était sans compter avec l’espace de manoeuvre qu’il ouvrait aux jacobins de Paris. Il ne fallut pas dix ans à ces derniers pour tirer les leçons des tribulations françaises à Madagascar, en Indochine, en Algérie, et comprendre qu’une des conditions pour tenir cette île relais était de s’aliéner sur place les couches sociales regroupant en leur sein tous les leaders d’opinion. Dès le milieu des années cinquante, le piège des «avantages acquis» 18 favorisa l’émergence d’une caste favorable à l’intégration totale et repoussant l’identité par intérêt aveugle. Ainsi, une fois de plus, comme en 1723, en 1789, en 1848, la classe dirigeante fut revivifiée par l’absorption d’éléments issus d’autres couches de la population.

En même temps, à la marginalisation de l’identité par diabolisation, se substitua la mise en œuvre de moyens massifs et coordonnés d’effacement de l'identité:

Pendant 30 ans, soit une génération et demie, l’action d’ethnocide avait en partie porté ses fruits: la conscience identitaire s’était fragilisée, sa transmission s’était beaucoup affaiblie avec la rupture culturelle provoquée par l’école entre les générations montantes et leurs aînés; une nouvelle lecture de l’Histoire avait été mise en place à grands frais avec le concours d’universitaires, de journalistes et d’écrivains ignorant les subtilités de notre histoire et dépendants des analyses fournies par la caste dominante. L’Histoire de La Réunion se ramena à un album souvenirs de la caste au pouvoir.

X – LA RESPONSABILITE DU PARTI COMMUNISTE REUNIONNAIS

A ce jeu de dupes, le Parti Communiste Réunionnais ne peut pas échapper, devant l’Histoire, à sa responsabilité:

pendant toute la période d'opposition de 1959 à 1981 il s’appuya sur la revendication d'une reconnaissance identitaire parce que La Réunion avait fait un pas considérable dans la créolisation de l'ensemble de ses composantes. Mais cet accompagnement n’a jamais été clair. Tactiquement, il fallait voir quelles étaient les composantes susceptibles de donner plus de vigueur et de légitimité à la revendication.

Il se trouvait que les couches les plus nombreuses et les plus contestées par l’idéologie assimilationniste se rattachaient à la tradition du maloya. En focalisant la revendication identitaire sur cette seule forme d’expression, il joua la carte de la résistance subjective et spontanée à l’oppression. Mais il n’osa pas élargir progressivement la perception du problème jusqu’à une globalisation du débat à d’autres secteurs. Le Parti savait qu’il maîtrisait ainsi la situation.

Et lorsque l’analyse de militants les amena à poser le problème de la prise en compte de l’identité et de la langue à l’école, il biaisa. Il ne s’aventura jamais clairement sur le terrain identitaire et privilégia toujours le social et l’économique. C’était une dérive inévitable puisque ses cadres appartenaient dans leur très grande majorité à une couche sociale coupée à partir de 1955 du reste de la population et qu’ils adhéraient, du fait de leurs avantages acquis, à une logique assimilationniste.

A partir de là, les cartes étaient biseautées et l’on peut dire avec le recul que le mot d’ordre d’autonomie était plus destiné à installer le Parti sur l’échiquier politique qu’à aider le peuple à se souder autour d’un vrai projet de société tenant compte de sa spécificité. Et si des militants et alliés naïfs s’y laissèrent prendre, en face, on savait que le Parti, avec l’abcès de fixation que constituait le cabotinage sur la question du statut, était l’assurance-vie de la caste au pouvoir.

XI - UNE RECONNAISSANCE REGENTEE

À partir de 1981, avec l'arrivée de la Gauche au pouvoir, certaines avancées furent évidentes:

En réalité, la Gauche , pas plus que la Droite , n’accepta de donner à la question identitaire toute sa dimension. La mission Tamaya & Claude Lise, en fit la démonstration la plus éclatante 19. Et lorsqu’on fait le bilan, on se rend compte que:

XII - LES CAUSES

Tenir compte du seul contexte français contemporain de l’exercice du pouvoir par la Gauche , ne permet pas de comprendre pourquoi l'entrée dans une phase de proposition pour le renforcement de la créolité n’a pu se faire en conformité avec la demande identitaire. Pour comprendre pourquoi cette reconnaissance a glissé petit à petit vers une dérive dans la voie choisie par la caste dominante de L’île en accord avec l'idéologie qu'avait toujours voulu imposer le pouvoir, il faut savoir que:

XIII - ... ET LEURS CONSEQUENCES

Toute l’analyse qui s’est développée depuis sur ce canevas a eu comme conséquences:

Dans cet esprit, la langue créole fut donc étudiée comme un appendice du français par des universitaires sous la pression de l’idéologie dominante.

On ne saurait être complet sur cette question de l’entreprise de brouillage de l’identité réunionnaise si l’on ne parlait pas de l’entreprise de récupération. Par le biais de la médiatisation, le spectaculaire et le commercial ont pris le pas sur l'essentiel et le profond. Pour la diffusion de messages s’adressant à toute la population, la publicité a abondamment recours à des images se référant à des clichés empruntés à un découpage folklorique de la population: la danseuse indienne, le coupeur de cannes cafre, la chinoise avec le bol de riz et les baguettes et l’inévitable vieux yab. Nous avons connu depuis deux ans l’élection de Miss indienne ouverte à des jeunes filles «d’origine tamoule» avec comme marraine miss Inde 24.

Tous ces éléments concourent à placer en position défensive les « partisans de la créolité » Insidieusement les atteintes à trois siècles de créolisation se glissent même dans des formules présentées par ceux-ci. Cette année, le collectif qui a organisé la semaine créole a choisi comme formule choc: «créolité et modernité» 25. Imaginerait-on sans rire une formule semblable appliquée à la francophonie ? «Francophonie et modernité» ou encore «francité et modernité». La formule contient toute l’ambiguïté et le manque d’assurance, voire la mésestime de son parcours culturel qui caractérise le Réunionnais. Et il est vrai qu’à force d’avoir entendu les remarques du style «arèt manz patat èk la po !» ou «i fo ou i koz konm in blan !» «gèt dan kèl dégré ou i lé ! sa la pi la mod !» certains Réunionnais ont intégré le sous-entendu du message au point de se croire presque toujours obligés de s’excuser d’être Créoles.

Enfin, sur le plan politique, le Parti Communiste Réunionnais, après avoir joué sur le mot d’ordre d’autonomie quand la Droite nationale et locale utilisèrent à leur profit la départementalisation, abandonna sa revendication lorsque qu’avec la Gauche française, il sortit de l’opposition.

XIV - LA CREOLITE MENACEE PAR LES NOUVEAUX ENJEUX INTERNATIONAUX

Les enjeux nouveaux consécutifs à l’effondrement du communisme ont changé les relations internationales:

XV - QUEL EST L’OBJECTIF DE LA MCUR ?

Quelques heures après l’annonce faite par Paul Vergès à Nouméa du projet de la Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaises, notre première analyse nous amenait à mettre en garde l’opinion contre le risque d’inadaptation du projet à la réalité réunionnaise. Nous ne parvenions pas en effet à voir la cohérence entre le contenu de la déclaration de Nouméa et le cheminement identitaire réunionnais. Mais nous étions seuls à réagir. Plus gênant encore, la crispation que provoquent nos prises de positions fit que nous ne perçûmes pas d’écho notable à notre analyse.

En décembre 2000, nous eûmes la position officielle des principaux partenaires appelés à porter le projet: l’Etat et la Région. Si nous voulions nous prêter au jeu du «qui a dit», nous surprendrions plus d’un de ceux qui participèrent au colloque sur la MCUR en décembre 2000. Nous les désorienterions en leur soumettant ce texte:

Mais cela veut dire aussi que les Réunionnais doivent prendre conscience que la fidélité des générations précédentes à ce qu’elles avaient conservé de leur civilisation d’origine, que ce greffon qui a pris sur le tronc commun, que cette marcotte qui s’est développée n’a pas à être reniée ou rejetée, au nom d’une authenticité qui aurait été déformée par ces ancêtres vivant loin du pays d’origine. C’est une richesse, une création réunionnaise à vivifier et non à mutiler.

Nous les étonnerions en disant que ce texte a été commis en 1993 par Paul Vergès au cours d’entretiens avec Brigitte Croisier dans le livre «d’une île au monde» édité par l’Harmattan. En décembre 2000, en effet, le discours d’ouverture prononcé par le Président de la Région abandonnait ce choix d’accompagnement, de reconnaissance du cheminement original de notre identité. Rappelant étrangement le rêve de «recomposition féconde» exposé par l’universitaire Squarzoni en 1989, les propos du Président de la Région , fortement médiatisés, semblaient annoncer le rôle dévolu à la MCUR : devenir le symbole institutionnel, la référence et l'outil de propagande de cette entreprise dont Paul Vergès disait à présent:

«notre premier devoir c'est de valoriser, remettre à leur place les cultures d'origine, et à travers la revalorisation de nos différences, aboutir à une unité de caractère supérieur. Nous vivrons la structuration de notre identité grâce à nos différences. Nous pouvons relever ce défi(...) faire un exemple de civilisation de La Réunion.» 28

C’est comme si on disait aux Français: bon ! On efface tout, on renvoie les gens du centre de la France aux Arvernes, on va rechercher dans l’arbre généalogique des Marseillais la souche grecque de l’un, la souche étrusque de l’autre, la souche crétoise du troisième et il faut que le Beur de Marseille laisse tomber l’arabe dialectal que parle son père pour l’arabe classique. Et après, on va dire au Monde entier: regardez ! Nous portons en chacun de nous une spécificité. Et l’Histoire de Marseille n’existe plus et ce qu’a écrit un Pagnol ce n’est pas du pur. C’est maintenant que nous allons construire l’identité de Marseille en évacuant toutes les scories dues aux contacts non policés des identités et aux métissages non contrôlés vécus au cours des siècles passés.

Est-ce ce qui se profile à notre horizon de Réunionnais ? Et quand quelqu’un bronchera, lui rappellera-t-on que s’il n’est pas content il aille se faire voir chez les Indiens, les Malgaches ou les Chinois, comme des gens « très bien » me l’ont dit dans les années soixante quand je revendiquais mon identité créole ? Et qu’en sera-t-il des catégories qui seront les plus pénalisées ? Les Malbar-kaf, les Yab-tèt-konyé, les Batar-sinwa, tous ces sang-mêlés, toutes ces femmes et tous ces hommes dont la culture trop complexe ne pourrait pas entrer dans le jeu dichotomique du «nous» et «les autres», parce qu’en eux, évacuer l’autre serait de l’automutilation? Ces êtres dans l’indivis auxquels cette belle théorie des cultes et cultures d’origine imposerait un déchirement identitaire et une fragilisation insupportable?

Hélas ! L’impact de l’apparat agrémentant le colloque de la Maison des Civilisations a été révélateur de la fragilisation de l’identité menée tambour battant pendant quarante ans.

«…A La Réunion , il y a un peuple noir, un peuple blanc, un peuple indien… »

« Les Tamouls de la diaspora (Sri Lanka, îles Fidji, Afrique du Sud, Maurice, La Réunion.. .) sont à juste raison fiers de leur histoire, de leur culture, de leur littérature et de leur langue qu’ils veulent préserver (...) Le ressourcement culturel auquel on assiste ici est prometteur pour l’avenir: quand toutes les cultures présentes sur notre sol auront ensemencé notre île dans toute leur authenticité et dans toute leur beauté, alors, de cette heureuse symbiose naîtra le culture réunionnaise dans toute sa splendeur et son espérance pour le monde. C’est la mission de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise à laquelle je crois. »

Et de citer Surya, l’un des poèmes les plus ambigus de Leconte de Lisle en ce domaine:

«... Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais

Les hommes au sang pur, les races pacifiques

Qui te chantent au bord des océans antiques !» 31

Or, une telle aberration est favorisée par l’absence de connaissance de l’Histoire, le peu de cas fait avec le parcours identitaire, le discrédit jeté à satiété sur «l’insignifiance du fait culturel créole», le choix fait de mettre des moyens conséquents à la disposition de ceux qui entrent dans le plan politique en place et de marginaliser ceux qui se rattachent à l'identité créole de La Réunion.

Est-ce à dire qu’il faut craindre une possible dérive vers le communautarisme ? Même s’il y a peu de chances que cela réussisse, le fait même qu’il y ait une tentation nous fait courir le risque de dérives, de tribulations, de reculs dramatiques au sein même des familles, avant que l’Histoire reprenne son avancée. Dans les faits, nous nous engagerions alors sur la voie inverse de celle de Maurice avec tous les problèmes qui peuvent en découler. Et le comble serait que ce que la France a été incapable de faire en quarante ans serait l’œuvre de la caste politique réunionnaise elle-même. Et cela se ferait avec des sommes colossales versées par l’Europe, pendant que des lieux de mémoire et des documents ayant trait à notre passé ont été, sont, en voie de détérioration irrémédiable.

En vérité, plus que la mégalomanie, c’est le désarroi identitaire qui peut faire germer dans l’esprit l’hypothétique meilleur des mondes concocté par des tractations entre Commandeurs de différentes appartenances. Je ne connais pas, quant à moi, d’unité de caractère supérieur à celle qui a fait que, à travers la mise en commun des valeurs populaires propres à chacun de mes ancêtres, je porte en moi une part de Madagascar, du Mozambique, du Poitou et de l’Inde. Je ne connais pas de partage d’identité plus aboutie que celle que j’ai vécue à dix ans au contact de ce boutiquier fraîchement arrivé de Canton auquel, avec mes camarades de jeu, j’ai appris les rudiments de créole, ou celle de ce vieux Zarab qui me parlait comme à son fils.

Roger Théodora

Notes

1 André SCHERER, Histoire de La Réunion , Presses Universitaires de France, collection «Que sais-je ?», 1ère édition, Paris, 1965, page 124. revenir au texte

2 Emission de Thalassa consacrée au peuple Bajo Lao. revenir au texte

3 François CHARPENTIER, Le divin marchand, relation de la Constitution de la Compagnie Française des Indes Orientales, 1664 , réédité par Editions Arts Terres Créoles, collection Mascarin, 1988, pages 71, 72. revenir au texte

4 BARASSIN Jean, Antoine Boucher, mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l'isle de Bourbon., l'île Bourbon et Antoine Boucher (1679-1725) au début du XVIIIè siècle, A.C.O.I. et I.H.P.O.M.,imprimerie de l'Université de Provence, Aix-en-Provence, 1978 , 447 p. revenir au texte

5 Mot malgache signifiant découragé, dégoûté et désignant ceux qui n'acceptaient pas les conditions de la Compagnie et se retiraient dans les montagnes revenir au texte

6 Jean-Luc THEODORA, Identité marginalisée, identité assumée, identité transmise: Saint-Philippe, 1735 – 1850, contribution de la population d'une commune à l'identité d'une île., mémoire de maîtrise d'histoire présenté sous la direction de M. le professeur Claude Wanquet, Université de La Réunion , 1995, 263p. revenir au texte

7 Yves PEROTIN, Chroniques de Bourbon, Couderc, Nérac, 1957. revenir au texte

8 Voir actes du colloque Codification des langues de Franc, l'Harmattan, septembre 2002, Pages 219 à 232 revenir au texte

9 Voir papiers de Farquhar ARCHIVES DU BRITISH MUSEUM, DEPARTMENT 0F MANUSCRIPTS, Mss Add 37292; F0 17 Ro à 21 F0 61 Ro à 63 Vo: fos 278; 280; 282 Ro & Vo; 283 Ro; 284 Ro & Vo; 285 Ro; 286 Ro; 288 Ro & Vo; 103 Ro à 105 Ro; Mss Add 38572; fos 110 Ro & Vo et 111 Ro & Vo. revenir au texte

10 Voir, entre autres ouvrages, Marius LEBLOND, Les îles sœurs ou le Paradis retrouvé, La Réunion-Maurice  Eden de la Mer des Indes» , éditions Alsatia, 1946 Paris. revenir au texte

11 Yves PEROTIN,  «le prolétariat blanc à Bourbon avant l'émancipation des esclaves» suivi de trois documents annexes , in recueil de travaux inédits pour servir à l'histoite de La Réunion (ancienne île Bourbon) nouvelle série, numéro 3, Couderc-Nérac, Paris, 1959, page 207. revenir au texte

12 K. HAZAREESINGH, Histoire des Indiens à l'île Maurice, Paris, 1973. revenir au texte

13 Extrait de «l'île de La Réunion. La question coloniale par un créole de cette île» Paris, 1869, in Le Mémorial tome 3, 1849-1882, pages75 et 83. revenir au texte

14 Frantz FANON, Peau noire, masques blancs, Editions du Seuil, Paris, 1975, p 16,17. revenir au texte

15 PRUDHOMME Claude , Histoire religieuse de La Réunion , Edition Karthala, Paris, 1984, p 221 et suivantes. revenir au texte

16 EVE Prosper, La religion populaire à La Réunion , op. cité. revenir au texte

17 Voir Eve Prosper et Claude Prudhomme. revenir au texte

18 En conséquence d'une grève qu'ils firent en 1954, les fonctionnaires autochtones, bénéficièrent du régime accordé aux fonctionnaires métropolitains en exercice dans les départements et territoires d'outre-mer. revenir au texte

19 Après avoir refusé sous divers prétextes de recevoir une association qui se battait pour l'application de la loi Deixonne à La Réunion et la prise en compte de l'Identité réunionnaise dans le système scolaire, Les missionnaires déclaraient sur RFO, à la veille de leur départ, «n'avoir pas rencontré de demande identitaire». revenir au texte

20 R. Squarzoni, le peuplement de La Réunion depuis 1848, dans un processus long de décréolisation, une recombinaison féconde à l'oeuvre. revenir au texte

21 Alain ARMAND revenir au texte

22 Raoul LUCAS et Roger THEODORA, culture zembrocal et sirop la cuite. revenir au texte

23 Voir la préface du Petit dictionnaire Créole réunionnais/Français 1987 et celle du Dictionnaire Créole réunionnais/Français de 1990. revenir au texte

24 Voir, entre autres articles de presse, ceux du JIR du 30 avril 2001. revenir au texte

25 Voir Témoignages 28 février 2003. revenir au texte

26 « Nous invitons toutes les asso­ciations tamoules à se joindre à notre mouvement pour mieux défendre notre culture, pour que la communauté tamoule soit une et indivisible (...) L'esprit d'ouverture qui nous anime nous amène à recenser les besoins de la communauté et sur­tout à répondre aux aspirations légitimes de nos concitoyens ( sic). » Marc Cadivel, dans l'article « Promouvoir la religion Hindoue et la culture tamoule dans une société réunionnaise ouverte » in Témoignages des 16 et 17 février 2002. revenir au texte

27 Le premier guida la flotte de Vasco de Gama de Melinde à Calicut en 1498, le deuxième, servit d'interprête entre les Portugais et des Malgaches capturés en 1506 et guida d'Albuquerque et Tristão da Cunha de Mozambique jusqu'à la côte Nord-Ouest de Madagascar. revenir au texte

28 Discours du Président du Conseil Régional de la Réunion Paul Vergès au colloque MCUR 18 et 19 décembre 2000. revenir au texte

29 J'ai utilisé à dessein l'expression populaire réunionnaise « prêtre malbar » désignant traditionnellement celui qui officiait dans les chapelles avant que n'eût été introduit, il y a quelques années,  le terme « swami » associé aux officiants venus de l'Inde porteurs d'une «tradition authentique». revenir au texte

30 Religion : l'union dans la division , article d'Yves Mont-Rouge dans le JIR du 21/02/2002. revenir au texte

31 Le Quotidien du samedi 12 Avril 2003. revenir au texte

 

 

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