CULTURE ZAMBROCAL ET SIROP LA CUITE

Culture, identité et développement sont des mots pièges. Ces concepts renvoient à des notions multiples tant sur le plan scientifique que dans le langage courant. C’est dire si leur maniement doit être fait avec circonspection et minutie.

QUELLE CULTURE ?
La culture oscille constamment entre un sens global et résiduel et le danger des manifestations comme la nôtre est de glisser au cours de la conversation du sens ample au sens rétréci, d’un sens anthropo-sociologique au sens esthétique. Sans vouloir faire un inventaire exhaustif des différents sens que peut prendre cette notion, rappelons seulement qu’on peut l’entendre comme
- opposée à nature (anthropologique)
- porteuse de sens (anthropologique)
- regroupant les croyances rites et normes (ethnographi­ques)
- goût littéraire et artistique
- culture cultivée/masse
- culture savante/populaire
Nous considérons donc la culture, comme un système qui fait communiquer à un individu ou à un peuple à un individu, une expérience et un savoir constitués.
Autrement dit, la culture, pour reprendre la définition de Breyttenbach, c’est l’ensemble des manières par lesquelles un peuple se comprend lui-même, s’interprète et se fait comprendre.
Ainsi, notre système culturel extrait de l’existence, l’expérience qu’il permet d’assimiler en fournissant à notre quotidien, en le dissociant ou en le mêlant à la pratique et l’imaginaire.
La culture dans cette définition ne peut être aucunement réduite à la culture cultivée, celle des humanités, de l'universalisme, dont l’apprentissage et l’appropriation des codes ne sauraient être réservés qu’à des mandarins.
La réédition du roman de Louis Timagène Houat par le CRI a d’ailleurs été une excellente illustration de ce type de position.
Les agents culturo-mondains ont, de petites phrases en allusions, concentré l’essentiel de leurs critiques sur la pauvreté du code esthético-littéraire développé par les “Marrons”. L’esthétisation du roman n’était pas à leur hauteur du Beau. Ils semblent oublier que toute production -littéraire ou autre- doit également faire l’objet d’une approche sociologique qu’on doit donc étudier une littérature dans sa relation dialectique avec les structures sociales.
Les membres de cette société culturo-mondaine obéissent en fait à des incitations autres que culturelles, car il s’agit plutôt de la défense de leurs intérêts et monopoles recherches, thèmes, études critiques disant le Beau, mandats, postes etc... La sur-valorisation de cette culture cultivée pose dans toute société le rôle de l’élite ou des élites qui se disputent son partage.
A la Réunion où culture orale et marginalité sont les constituants principaux de la société, cette sur-valorisation est hautement plus tragique par les hérésies sociologiques qu’elle peut engendrer et la colonisation culturelle qu’elle tente d’imposer.

HERESIES SOCIOLOGIQUES
- la culture du pauvre est une pauvre culture
- la société réunionnaise, historiquement jeune, n’a pas d’arrière plan culturel solide.
- à la Réunion, il y a des cultures tout comme il y a des ethnies et des peuples.

COLONISATION CULTURELLE
l’élitisme non-créatif colonise les institutions culturelles,
la maîtrise du code culturel est la propriété exclusive des mandarins
-les compatriotes réunionnais ne sont pas crédibles.
Il nous semble impossible dans le cadre d’une telle communication de développer comme nous l’aurions voulu tous ces points, permettez-nous d’évoquer quelques uns et de tenter d'en fixer quelques repères.

UNE SOCIETE SANS ARRIERE PLAN CULTUREL SOLIDE
Comment parler à propos de la société réunionnaise “de société jeune sans arrière plan culturel solide” sinon en prenant comme référence des sociétés millénaires ? et quel jugement de valeur cela comporte-t-il ? Cette définition ne se rattache-t-elle pas à tout un ensemble de définitions héritées d’un répertoire rappelant de temps de la colonisation avouée?
Car si la société réunionnaise est jeune, ce n’est pas une raison suffisante pour expliquer qu’elle soit sous développée. La colonisation a commencé ici comme aux Etats Unis au 17ème siècle.
Quand à la solidité de l’arrière plan culturel, elle n’est pas plus évidente aux Etats Unis qu’à la Réunion puisqu’il s’agit dans les deux pays de populations transplantées et constituées d’éléments porteurs de cultures parfois très éloignées.
C’est en posant comme préalable de telles affirmations qu’on peut ouvrir la voie à des dérapages allant jusqu’à tenir pour secondaires, négligeables, pauvres des expériences humaines qui s’inscrivent dans le contexte en question. Le discours n’est pas nouveau. Il n’arrive pas à se dégager des idées reçues imposées par le système éducatif colonial A moins que ce ne soit un habile préambule à la présentation de la théorie sur les “cultures” et les “identités”, ce qui ne ferait pas avancer le débat non plus mais serait du goût du jour dans les agences de tourisme affichant en gros caractères les charmes d’une société “multiraciale” “multiethnique” avec l’inévitable conclusion “une île où tous les groupes ethniques vivent en bonne entente”.

CULTURE POPULAIRE
Toute culture populaire est avant tout une arme de survie. Survivre pour un groupe humain, dans un environnement quelconque, est le résultat d’un entraînement d’actes révélateurs d’une existence culturelle. Plus l’environnement est défavorable à la survie et plus se révèle la richesse culturelle. La richesse culturelle ne se mesure pas seulement en effet à l’accumulation des biens à l’importance de la population industrielle ou artistique. C’est là un amalgame entretenu par les sociétés riches et conquérantes. L’exemple plus démonstratif est celui de l’aventure nazie. Sa dialectique posait comme supérieure la culture liée à la puissance militaire. Qu’en est-il advenu !
A l’opposé nous prendrons comme exemple la culture populaire réunionnaise (elle est née dans la marginalité, elle est née d’un besoin). On dispose de suffisamment de documents et témoignages jalonnant son émergence pour pouvoir apprécier les conditions de sa formation. L’existence de cette culture est le fruit de la rencontre d’éléments marginaux venus d’Europe, d’Inde et de Madagascar. Marginaux d’Europe avec par exemple, Payet chassé de l’Isère par les grandes famines et les révoltes du début du 17ème siècle. Fontaine rejeté de Paris vers les ports de l’Atlantique. Marginaux de la première colonie définitive avec Marie Caze et Jean Mousso. Marginaux malgaches avec les épouses de Fontaine et de Payet. Marginaux de la côte ouest de l’Inde avec ces indo-portugaises ou ces indiennes qui dans le contexte de Goa et des autres ports sous domination européenne vivaient cette situation créole avant la lettre. Marginaux tous ces gens qui formaient une communauté obligée de s’accommoder d’un environnement hostile.
La culture réunionnaise populaire n’est donc pas le résultat de l’affrontement politique ou militaire de plusieurs types de sociétés à travers les rapports de force des groupes humains constitués. Elle est la résultante d’un inévitable cheminement culturel commun à des individus porteurs d’éléments culturels de différents grands pays du pourtour de l’Océan Indien et des régions européennes diverses (Angleterre. Hollande, ouest de la France, Savoie) et sa première tâche est de permettre la survie de la communauté sur un terrain neutre et vierge. Dans le même temps, elle se définit par opposition aux désirs d’une compagnie des Indes trop faible et lointaine dans un premier temps pour bien imposer la loi écrite. C’est donc une culture marquée du double sceau du métissage et du marronnage. Souvent, on s’est interrogé sur la culture métisse. Les appréciations les plus fantaisistes ayant été formulées, il convient de préciser un certain nombre de choses.

LA CULTURE METISSE EST-ELLE PAUVRE?
On pense à tort que la culture métisse est pauvre, insipide. Ceux qui le pensent et ces temps-ci le disent, l’assimilent hâtivement à la culture passe-partout imposée pour des raisons de profit au maximum de sociétés par celles d’entre elles qui ont vu le jour dans une poignée de pays riches dont le Dieu est la consommation. Chose étonnante, c’est dans ces derniers pays que se manifestent aujourd’hui les forces hostiles à l’irruption de coutumes, de conceptions philosophiques venues de pays pauvres. Cette antinomie que représente d’une part le refus de cultures non occidentales et d’autre part, l’accommodement à la culture de consommation bien plus dangereuse pour les cultures nationales occidentales traditionnelles, souligne bien la différence fondamentale entre la culture métisse et la culture de consommation.
En réalité, la culture métisse n’a rien à voir avec l’image qu’on veut présenter d’elle. D’abord, elle est riche. Riche des apports simultanés ou successifs de groupes humains impliqués dans l’aventure humaine qui l’engendre et qu’elle accélère en retour.
Ensuite, elle est rarement imposée, plaquée à une société. Elle est au départ marginale et c’est ce qui fait sa force. Rarement au cours de l’histoire de l’humanité, des hommes ont opté pour un métissage tant au niveau de sociétés fortes qu’au niveau de cellules sociales primaires solidement ancrées dans leurs certitudes. Le métissage n’est pas à mettre à l’actif des sociétés ou des groupes sociaux prospères. Il est plutôt à l’origine, le résultat d’un sursaut de l’Humanité, d’une recherche créatrice face à l’adversité.

LES ETHNIES
Il est déconcertant de voir aujourd’hui la docilité avec laquelle nous nous laissons enfermer dans les cageots ethniques. Mieux, nous semblons nous y précipiter comme si nous étions tout d’un coup devenu incapables de rectifier l’appréciation simplificatrice et perverse que les maîtres portent sur nous. Nous voilà, comme au bon vieux temps de la colonie colonisatrice des Lacaze, Marius et Ary Leblond, redevenus des Africains, des Chinois, des Tamouls, des Goudjarates. Tirant chacun la couverture à soi pour les aides à nos associations culturelles, votant des budgets importants pour répandre à travers le monde une image de nous tout compte fait plus pauvre et plus désespérante que la réalité malgré les termes ronflants tels que pluriethniques, pluriculturels. Avons-nous à ce point mal appris le français que nous n’ayons pas compris à la lecture de notre histoire que notre identité plurielle ne se mesurait pas à la juxtaposition d’identités de différentes « ethnies » composant le peuple mais que cette identité plurielle de la Réunion est en chacun de nous? A quoi bon posséder dans nos bibliothèques des traités d’histoire, des récits, des... si nous sommes incapables d’y retrouver le fil conducteur d’une entreprise de déstructuration de notre identité qui a su s’adapter aux nécessités du temps?
Pendant que nous acceptons la banalisation d’un terme, « ethnie », qui dans le discours pratique du colonisateur s’est substitué au terme « race » dans les années cinquante, ailleurs le mot devient suspect. Au colloque de Miami en 1987, Aimé Césaire, après avoir entendu les intervenants parler d’ethnicité tenait à préciser « Je dirais, pour ma part, que je la remplacerais par un autre mot qui lui est à peu près synonyme mais dépouillé des connotations forcément désagréables parce qu’équivoques que le mot ethnicité entretient. Je dirais donc non pas et ethnicité mais identité et qui désigne bien ce qu' il désigne : ce qui est fondamental, ce sur quoi tout le reste s’édifie et peut s'édifier, le noyau dur et irréductible, ce qui donne à un homme, à une culture, à une civilisation sa tournure propre, son style et son irréductible singularité ».
Le terme d’ethnie avec les ambiguïtés et les contradictions qu’il charrie est récusé depuis plus d’un demi siècle par de nombreux et éminents sociologues et anthropologues. L’ethnie parce quelle oscille en permanence entre les notions de régions, de classe et de race a été dénoncée comme rédhibitoire.
Dans une société comme la nôtre où le métissage est une donnée constitutive et fondamentale que signifie le recours à cette notion ?
1) qu’il est empreint d’idéologie, qu’il a pour fonction de masquer des réalités d’un autre ordre et qu’il en empêche l’analyse ;
2) qu’il a pour fonction à travers ses représentations et ses discours de contribuer à produire ce qu’il veut désigner ;
3) qu’il a pour enjeu de consacrer des (nouvelles) limites au sein de la société réunionnaise sous couvert d’un nouveau discours faisant appel au vocabulaire des sciences sociales (ethnies, groupes ethniques, socio-ethniques, pluri-ethniques...) ;
4) qu’il a pour légitimation ultime de fournir des habits neufs à une politique d’assimilation niant la culture réunionnaise et la société réunionnaise ;
5) existe-t-il une ethnie corse ? une ethnie bretonne ? des ethnies françaises ?
La théorie ethnique occulte toute la dialectique entre une société conçue comme un héritage de normes et de valeurs et une histoire construite dans le conflit.
Prenons garde qu'un jour prochain nous ne soyons plus capables de nous qualifier de Réunionnais. sans éprouver de gène comme dans les livres de Marius et Ary Leblond où nos pères étaient des Créoles aux yeux bleus, Cafres ou Indiens plus ou moins subtilement assimilés, dans une société à l’ethnographie policée. Prenons garde que nous soyons aujourd’hui en train de prendre le relais de l’entreprise de notre destructuration mieux qu'aucun feuilleton américain ou livre d’histoire d’avant-guerre. Déjà officiellement, apparaissent dans les cartons d’invitation à ce colloque des notions telles que « nos cultures » « nos identités ».

LES ELITES
A quelques exceptions près, les élites Réunionnaises appartiennent toutes à la classe sociale favorisée. Leurs privilèges, par l’intégration de cette classe dans le projet colonial, les coupent de la réalité populaire car ils les en éloignent physiquement et intellectuellement. Leur formation qui les maintient, pendant de longues armées, sous la coupe du système éducatif accentue cette fracture. Géographiquement, plus elles atteignent un niveau élevé dans la hiérarchie, moins elles ont de contacts avec les couches sociales défavorisées. Leur Réunionité devient donc de plus en plus l’affaire d’une spéculation intellectuelle, que d’une pratique quotidienne. Ceci pose le choix entre l’aliénation et l’interrogation sur l’identité.
Généralement cette deuxième situation ne vient pas seule. Elle est le fruit d’un constat d’assimilation impossible, d’une incompatibilité culturelle avec la culture officielle. En arrière plan se profile bien souvent la question du pouvoir refusé par les puissants du jour. Que faire ? Comment se rattacher à une culture dévalorisée à leurs yeux par toute une éducation ? Comment y trouver la raison d’un contre pouvoir, la dynamique d’une contre-culture. C’est le piège tendu par le pouvoir au colonisé de luxe. La référence à sa propre communauté lui étant impossible, Il va chercher un appui plus solide ailleurs pour refuser son infériorité. Ce n’est pas un hasard qu’aujourd’hui les Réunionnais de classes sociales favorisées se réclament de telle ou telle “grande culture”. Et d’investir dans des réalisations architecturales somptueuses, et de s’éloigner de pratiques cultuelles et culturelles abâtardies par un trop long séjour aux îles pour se plonger dans la pureté originelle. C’est une constante dans l’histoire de ce pays que, dans les périodes de transition, les élites aillent chercher ailleurs une identité qu'elles retrouvent ici après avoir été au bout du monde. En attendant, elles ne se rendent pas compte que cette quête de la culture ancestrale fait le jeu de la puissance dominante et de sa théorie kaléidoscopique. Elles ne se rendent pas compte que l’identité n’est pas une donnée naturelle.
Raoul LUCAS, Roger THEODORA. Juillet 1989

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Les élites réunionnaises ne se rendent pas compte que cette quête de la culture ancestrale fait le jeu de la puissance dominante et de sa théorie kaléidoscopique.  
       
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