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CE PASSÉ LOINTAIN DES MASCAREIGNES ET DU SUD-OUEST DE l'OCEAN INDIEN QUE L'ON CONNAÎT SI MAL

Mesdames et messieurs, bonsoir. Je vous remercie d'être si nombreux. Vous excuserez le début de mes propos, qui seront un peu chaotiques, parce que je n'ai pas l'habitude de parler devant un public aussi choisi et aussi nombreux.
On m'attend sur la question de la présence des hommes à La Réunion avant l'arrivée des Européens. Je voudrais, pour vous mettre dans le bain, vous emmener avec moi faire le cheminement que j'ai fait pour arriver à la conclusion, ou au moins aux hypothèses auxquelles je suis parvenu.Qui a découvert La Réunion et les deux autres Mascareignes, et quand a eu lieu cette découverte? Je voudrais remercier Yves Bosquet qui m'a soufflé l'introduction de cette modeste conférence en avançant une date qui peut être considérée comme mythique parce cette date, 1545, est restée pendant longtemps une date référence. Elle avait été trouvée sur un padrão dans le Sud-est malgache. Mais 1545 n'est qu'une date parmi d'autres. Si vous allez sur le site Wikipédia, que vous connaissez tous, vous trouverez le nom de Pedro Mascarenhas et la date 1512, avec un amalgame entre la biographie de Pero Mascarenhas qui est mort en 1535, et celle de Pedro Mascarenhas qui est né en 1580 et qui est mort en 1555.
Sur le site de l'Université, Historun, vous trouverez Tristan da Cunha et 1502.
Dans le livre de North-Coombes, qui a été le dernier à avoir écrit sur la question avant moi, c'est Diego Dias qui passa dans nos îles en 1500.
Si enfin vous allez sur le Mémorial ou encore dans le livre « 21 jours d'histoire » de Daniel Vaxelaire, qui est, je suppose, dans toutes les bibliothèques d'écoles et de collèges, vous saurez que c'est Diego Fernandez Pereira qui, en 1507, a découvert Maurice et La Réunion. Et – je vous signale un détail savoureux – vous saurez qu'il a pris l'initiative de sortir de la route classique pour aller découvrir des îles. Ça fait beaucoup de monde, et ça fait beaucoup de dates. Au point que les compilations sur la question se concluent la plupart du temps par la phrase rituelle : « Saura-t-on un jour qui a découvert La Réunion ? ».
Et puis il y a cette fameuse carte de Wolfenbüttel de 1538 à laquelle se réfèrent ceux qui ne savent plus comment s'y prendre pour donner des dates. Cette carte a l'avantage d'être claire. On y voit que La Réunion c'est « y que achou Mascarenhas » (l'île découverte par Mascarenhas), Maurice c'est l'île découverte par Domingo Fernandez, pilote, et l'île Rodrigues c'est l'île découverte par Diego Rodriguez. Devant de telles inscriptions tout le monde se dit « on est d'accord, ça a été dit clairement et puis on n'en parle plus ». Et souvent c'est comme ça que ça se passe. Eh bien les raisons de la confusion sont le fruit du regard subjectif imprégné par les mythes colportés sur l'événement ou encore de la non prise en compte de la confrontation de toutes les informations sur la question. C'est pourquoi, avant de donner ma version des faits, je voudrais préciser un certain nombre de réalités qui n'ont pas été prises en compte par les uns et par les autres.
D'abord, il existe des chroniques : les chroniques de différents auteurs, Gaspard Corrĕa, Braz Albuquerque, Castaneda, Goes, Barros, etc, qui, prises indépendamment les unes des autres, sont parfois incomplètes mais qui, regroupées, nous donnent des éléments très complets et un journal très détaillé et fidèle de toutes les péripéties qui ont émaillé l'ensemble des expéditions portugaises jusqu'aux confins de l'Océan Indien pour la période qui nous concerne.
Il y a ensuite les archives détaillées, année après année, des capitaines des navires qui partirent de Lisbonne entre 1492 et 1731. Il faut y ajouter les archives nationales du Portugal, les archives de la Casa da India créée exprès pour superviser les expéditions. Il faut y ajouter pour les routiers de João de Lisboa, et d'Alexei da Mota.
Et puis il faut savoir que lorsqu'une expédition quittait Lisbonne, les navires appartenaient, la plupart du temps, à des armateurs qui les louaient à des affréteurs, et ces derniers étaient représentés à bord par quelqu'un qui était responsable du sort des navires et de la cargaison. Le capitaine et le pilote ne pouvaient pas, sans son avis, décider d'aller à l'encontre des consignes reçues au départ de Lisbonne.
C'est ainsi que lorsque en 1507 un pilote veut entrer dans une rivière malgache pour aller l'explorer, le responsable de la cargaison lui dit « non, vous n'avez pas le droit, c'est interdit, il faut continuer le chemin ».
Enfin, il y a les contraintes communes à tous les équipages de l'expédition. Dates à respecter pour bénéficier des conditions optimales de navigation, pour ne pas prendre de retard et compromettre la santé des voyageurs à l'aller, et la fraîcheur des cargaisons d'épices au retour. Il y a aussi la discipline à respecter pour la sécurité du convoi, et l'assistance en cas d'imprévus. À partir de ce moment, il n'y a plus de place dans les investigations d'historiens pour les approximations et les spéculations prêtant à polémiques. Pour revenir donc aux hypothèses citées plus haut, la preuve existe que Tristan da Cunha n'a pas découvert La Réunion en 1502, pour la bonne raison que en 1502 il se trouvait avec la flotte de Vasco de Gama - le deuxième voyage - et qu'ils sont passés par l'intérieur du Canal de Mozambique.
Le cas de Mascarenhas est l’illustration de la confusion de la réflexion historique lorsqu’elle est sous influence de la légende. Aujourd’hui encore, on confond Pedro de Mascarenhas, le noble et Pero Mascarenhas, le militaire. C’est ce dernier qui est arrivé en 1512 dans l'Océan Indien, avec la flotte de Noronha, et il était sur une caravelle d'escorte. Lorsque la flotte arriva à Mozambique, Noronha demanda à Mascarenhas d'aller avertir Albuquerque qu’il arrivait tout de suite après.
Certains prétendent que Mascarenhas, parti en éclaireur vers Cochin, a fait le tour par le sud de Madagascar pour remonter par l’est de la Grande Île. C’est oublier que s'il était descendu par le sud de Madagascar il aurait pris un mois à un mois et demi de plus pour faire le trajet et serait arrivé à Cochin après l’escadre. Il est donc exclu qu'il soit passé par le sud.
Et quand il revient d'Inde, il a de très gros problèmes. Ajouté à cela, à l'époque où il revient, la voie extérieure de retour vers l'Inde est fixée : on descend tout droit jusque au-dessous de Rodrigues, et après on fait du sud-ouest pour aller jusqu'au Cap de Bonne Espérance. Donc on passe très loin des Mascareignes et il est exclu qu’à son retour – il avait d'ailleurs d'autres chats à fouetter – il ait pu s'arrêter pour découvrir des îles.
Quant à Pedro Mascarenhas, il est venu – et ça les gens ne le savent pas – il est venu une première fois en 1504 dans une flotte qui devait annoncer celle d'Almeida, pour consolider les positions portugaises le long de la voie qui devait être la voie royale pour aller vers les Indes. Il est, de ce fait, resté dans le Canal Mozambique. Et puis il est revenu plus tard, en 1555, mais il était déjà septuagénaire, pour devenir Vice-roi des Indes.
Donc ni Pedro Mascarenhas, ni Pero Mascarenhas, n'ont pas pu découvrir La Réunion.
Je ne parlerai pas de Diego Dias sinon pour dire qu’après avoir fait un travail brillant de recherche, North-Coombes a inventé cette histoire de Diego Dias qui est en contradiction avec ce que Dias lui-même a dit de son voyage et qui a été relaté par Castaneda et Gaspard Corrĕa. Ainsi, en réalité, le seul navire à avoir fait une escale forcée - si on peut le dire ainsi - dans une île à l'est de Madagascar, c'est celui de Diego Fernandez Peteira, je dis bien Peteira et non pas Pereira parce que souvent on parle de Pereira, on confond les deux. Pereira c'est en effet celui qui la même année s'est illustré du côté de Socotra.
L’escadre d’Albuquerque avait quitté le Portugal en deux groupes différents. Peteira était parti en avril de Lisbonne. Il y avait quatre bateaux. Le chef de groupe était Saldanha et ils ont perdu beaucoup de temps dans la descente de l'Atlantique parce qu'ils ont rencontré des régimes de vents défavorables. Ils sont arrivés en novembre au Cap de Bonne Espérance et à partir de là il y a eu la tempête et Peteira s'est perdu.
Et vous savez comment ça se passait quand il y avait la tempête – ça c'était en 1504 – on commençait à savoir comment régler le problème pour ne pas sombrer, on descendait toutes les voiles et on écopait. On écopait tant qu'on pouvait, et c'est ce qu'ils ont fait. Et pendant ce temps là le bateau a dérivé, il a été entraîné par les courants, et il est descendu probablement au-dessous d'un anticyclone. Il a été entraîné par les vents très loin à l'est des Mascareignes et il est remonté avec le régime de vents qui tournaient dans le sens est, sud-est avant de reprendre des vents favorables pour repartir vers l'ouest.
Parce que dans ce cas, l’objectif c'était de retrouver Sofala ou Mozambique. Et quand Peteira est arrivé un peu plus haut que la latitude de Mozambique, il a voulu faire de l'ouest mais il a été probablement entraîné par des courants, des vents, qui traînaient à l'arrière d'une dépression tropicale qui se trouvait entre la Réunion et Madagascar. De sorte que après avoir traversé les « basses » qui se trouvent dans la région de Saint-Brandon, il a fait de l'ouest mais avec une dérive qui l'a entraîné vers une des îles Mascareignes.
Et il y a deux hypothèses : celle de North Coombes et celle de Kammerer. Kammerer, lui, penchait pour les Mascareignes. North Coombes penchait pour Sainte-Marie. Mais la piste de Sainte-Marie est à éliminer parce que Peteira a passé quatre mois dans l'île et il ne signale pas de présence humaine. Or Sainte-Marie était habitée. Donc il reste une des deux îles des Mascareignes, une île avec beaucoup d'eau, beaucoup de poissons. S'il était à l'arrière d'une dépression tropicale, on peut penser que lorsqu’il arriva en vue de l'île en question, celle-ci était certainement La Réunion. Autrement la dérive aurait été trop importante. On imagine mal quelqu'un qui fait un voyage aussi long, qui a réussi à tenir malgré tout jusque là, tout d'un coup se laisser aller et descendre faire presque du 70° de dérive pour arriver à Maurice.
Ainsi, l'île qu'il a rencontrée, c'est la Réunion. D’ailleurs, quand on arrive de l’est nord-est, on voit les cascades sur l'est, le Chaudron, puis on voit celles de la Montagne.
Il est resté sur cette île pendant plusieurs mois. Il est reparti quand les vents ont été favorables, en juillet, pour aller vers Cochin. Le problème c'est que toute la flotte qui était partie avec Albuquerque était déjà arrivée du côté d'Ormuz et était en train de se battre. Et il est arrivé à Cochin tout seul.
Souvent on me demande, « oui, mais alors s’il a découvert l'île le 9 février, et qu’il nomme cette île Santa Apelonia, comment se fait-il que ce soit seulement quinze ans après qu'on voit cette île apparaître sur une carte ? » Eh bien c'est parce que le rapport qu’il remet à Cochin n’est probablement pas joint à celui de la flotte. Et c'est Gaspard Corrĕa qui, des années plus tard, travaillant sur les archives, puisqu'il était arrivé en Inde pour être le secrétaire d'Albuquerque, trouve le rapport, commence à le détailler et l’inclut à ses chroniques.
Donc Santa Apollonia, c'est bien La Réunion et le seul bateau qui soit arrivé dans cette région avant 1510 et soit passé ici est celui de Peteira. C’est pourquoi il faut considérer que c'est Peteira qui est le premier Portugais à être passé à l’île Mascareigne. Mais pas, comme le prétendent certains, en 1507. Cette année-là, il est venu dans l'Océan Indien, en tant que pilote du navire d'Albuquerque, et là, c’est sûr, il est resté dans le Canal de Mozambique. On peut alors se demander : d'où vient ce nom Mascarenhas puisque les Mascarenhas ne sont pas passés à La Réunion ? Eh bien la première fois qu'on voit un toponyme vite confondu avec Mascarenhas, c'est sur la carte dite Kunstmann IV. Cette carte qui a été dédaignée par beaucoup d'historiens parce qu'ils ne savaient plus s'y retrouver a une très longue histoire.
D’abord il faut signaler que c’est une mappemonde sur laquelle ont été rassemblées des données provenant de portulans de zones précises du monde copiés-collés, si on veut, sur cette mappemonde. Et la partie de la carte Kunstmann IV consacrée à l’Océan Indien forme une unité différente des autres. Cette spécificité n’a pas été vue par les cartographes de la première moitié du XXe siècle. C’est ce qui a rendu aléatoires leurs tentatives de datation.
Sur la partie Sud-ouest de l’océan Indien, deux inscriptions méritent une attention particulière : « Ilhas masca remhas » et « Jo de Lisboa ».
À propos de la première, Lougnon a ce commentaire « il faut se garder de traduire par îles couvertes de forêts ». J’ai adhéré pendant longtemps à la position de cet auteur, d’autant que si on se réfère au portugais ou à l'espagnol modernes, il a raison.
Par contre, si on se reporte à l'époque où ça a été écrit, on sait que l'espagnol n'est pas fixé, on sait que le régime général ce sont les nombreux dialectes, et particulièrement le galicien, qui ont cours, puisque beaucoup de pilotes, beaucoup de marins étaient Galiciens. C’est ainsi que dans son routier, le « Traité de la mer », Joao de Lisboa, probablement originaire de Galicie, emploie beaucoup de termes galiciens. Et on peut donc envisager que les termes Ilas Masca remhas ont été écrits dans cet sorte de « sabir » formé de différents termes issus de différentes langues.
Ces termes, associés à la deuxième inscription, « Jo de lisboa » qui apparaît comme la signature du document, donnent au portulan original une cohérence renforcée par le pragmatisme du facteur dont la préoccupation est de signaler à l’attention des utilisateurs du portulan les éléments susceptibles de leur servir de repères.
C’est ainsi que sur cette carte, figure au fond de la Baie d'Antongil, cet îlot qu’aborda Antonio Gonçalves en 1606 et qui apparaît immense comparé à ce qu’il est en réalité. On y voit aussi toutes les petites îles recensées par Soares lors de sa descente le long de la côte orientale malgache, et celles repérées par Joao de Lisboa la même année le long de la côte nord ouest.
Et bien sûr, les ilhas masca remhas au grand complet : La Réunion, Maurice et ses cinq îlots au nord, et Rodrigues entourée de sa barrière récifale.
C’est le groupe des Mascareignes qui induisit en erreur les historiens du XXe siècle. Ils ont en effet suivi une logique de découverte théorique considérant à partir de ce détail, que la carte Kunstmann IV était postérieure aux cartes de Munich, de Londres et de Lopo Homem. Et ils ont perdu de vue que les trois cartes en question présentaient un dessin de Madagascar plus élaboré et mieux proportionné et que les îlots figurant sur Kunstmann IV avaient disparu parce que leurs proportions insignifiantes ne permettaient plus leur figuration sans remettre en cause les proportions de Madagascar. Pour sortir de l’irréductibilité de ces deux logiques il faut revenir à la chronologie de l’aventure portugaise dans cette zone de l’Océan Indien depuis 1506.
En 1506, en plus de la découverte de Madagascar par Suarez, qui descend tout le long de la côte est, de celle de la partie nord-ouest de Madagascar par l’expédition de Da Cunha et Albuquerque et de la découverte du sud par des pilotes de cette même flotte qui s'étaient égarés, survient un événement essentiel : c'est la mésaventure des oubliés de Matitanana.
Gomez d’Abreu était descendu avec son bateau jusqu'à ce lieu, et arrivé là il se rendit à terre avec son pilote et quelques hommes. Un malentendu fit que la partie de l'équipage restée à bord, surprise par une tempête, abandonna le capitaine, le pilote et leurs compagnons sur l’île. Malade, Gomez d’Abreu meurt mais ses hommes restent suffisamment de temps pour pouvoir avoir des informations des autochtones et on peut supposer que ce sont les Malgaches de cette région qui leur donnent des informations sur ces trois îles.
Lorsque les Portugais quittent Matitanana, c’est pour se rendre à Cochin. Et là, Joao de Lisboa qui travaille sur la navigation recueille les informations et les reporte sur la carte en tenant compte probablement de la carte antérieure, la carte de Cantino, où figuraient les trois îles constituant les Mascareignes.
La difficulté c’est que si le gisement de Madagascar est connu en 1507, les îles de l’archipel des Mascareignes, mis à part Santa Apelonya, n’ont pas encore été visitées par les Portugais. Or sur la carte de Cantino, dont Joao de Lisboa a connaissance puisqu’il a été de la première expédition de Gama, si le nom arabe de la Réunion, « l’île de l’ouest », est logique, Maurice, « l’île de l’est », ne correspond pas à sa position dans l’ensemble des trois îles. À moins de considérer que Rodrigues ait été appelée « dina arobi » parce que pour les navigateurs ayant emprunté une voie passant par les Mascareignes et y ayant, pourquoi pas, séjourné, cette dernière île ait été négligée parce qu’elle présentait moins d’intérêt que les deux autres.
En tout état de cause, si les toponymes situaient chaque Mascareigne par rapport à sa voisine, ils sous entendaient que les trois îles étaient perçues comme une entité géographique dont le nom ne figurait pas sur la carte arabe intégrée à la mappemonde de Cantino. Cette dernière hypothèse exacerba mon intérêt pour la portion arabe de la carte de Cantino et m’aida à rompre avec le jugement que les historiens avaient eu jusqu’alors sur les quatre îles arabes qui y figuraient.
Une analyse minutieuse du document mit en évidence que Madagascar était loin d’avoir le contour grossier qu’ils lui prêtaient et les Mascareignes n’étaient pas de simples dessins fantaisistes d’îles vaguement entrevues. Ces cartes étaient suffisamment réalistes pour que quelqu'un ayant en mains le document puisse se retrouver et savoir où disposer sur les îles en question des points où accoster.
Et cette découverte mit encore plus en évidence le regard subjectif qui avait poussé les historiens modernes à réduire la connaissance de l’océan Indien qu’avaient les Arabes à la carte très approximative dessinée par Idrisi au XIIe siècle.
J’étais convaincu qu’en possession de ce fil d’Ariane, je pouvais, en me remettant à une relecture attentive des auteurs qui avaient parlé de l’Océan Indien depuis l’antiquité, trouver dans leurs écrits des réponses qui avaient échappé à mes prédécesseurs. À condition de remonter le temps à partir des décennies précédant immédiatement l’arrivée des Européens dans l’Océan Indien.
Or cette période était riche en informations :
Le témoignage des Malgaches de la région de Matitanana sur l’échouage d’une jonque chargée de girofle ouvrait la perspective d’une voie directe entre l’Indonésie et Mozambique contournant Madagascar par le sud.
Cette hypothèse était confirmée par les Goudjarati dont le navire avait été poussé à la côte par une tempête dans la région de Tolanaro (Fort Dauphin) vers 1480.
De l’aventure mémorisée par la tradition de pêcheurs de baleines de la côte ouest de Madagascar qui étaient descendus si bas dans le sud qu’ils avaient rencontré des icebergs, je tirai l’hypothèse que les Malgaches avaient pu découvrir la voie Sud menant aux Mascareignes en tentant de regagner leur point de départ.
Enfin, dans les écrits de Sulayman Al Mahri, parmi les noms des ports et villes de Madagascar et des îles limitrophes, figuraient ceux des Mascareignes. Partant du constat que l’auteur arabe avait transcrit phonologiquement tous les noms de lieux malgaches (Bïmärüh pour Bemaro, Mankära pour Mangoro…), je m’attelai au décryptage des noms Tirizaha, Tir-i rakhā et al-Wāghil. Comme les noms précédents, c’étaient des mots écrits en graphie arabe mais empruntés à une autre langue. Et dans cette autre langue qui était le malgache, ils correspondaient respectivement à : « qu’on voit de loin », « au loin en mer» et « forêt en évidence ». Ce dernier toponyme correspondait à la description de cette île couverte de forêts que tous les visiteurs européens donnèrent à l’aube du XVIIe siècle à la Réunion, l’Anglais Samuel Castelton l’appelant même England’s forest.
Ainsi était établie la continuité de sens entre le malgache ala harihary et ilhas masca rehmas de la carte Kunstmann IV. Cette caractéristique de la Réunion en faisait un repère pour les navigateurs mais elle n’était pas la seule. L’activité du volcan y était aussi pour beaucoup. Mais ce détail aussi avait été négligé par les historiens qui avaient pris comme postulat que si avant l’arrivée des Européens des navigateurs avaient eu connaissance de l’existence de l’île, ils l’avaient dû au hasard de quelque dérive exceptionnelle. Cette attitude avait conduit les historiens à transposer le témoignage d’Idrisi au profit de la Grande Comore. Or la relecture, dans le contexte, de lignes consacrées à l’île située près de Madagascar (que l’auteur désigne du nom de Sarbuwa) « peu considérable, dominée par une haute montagne dont le sommet et les flancs sont inaccessibles parce qu’elle brûle tout ce qui s’en approche…» ne laisse place à aucune confusion avec la Grande Comore connue sous le nom de Angazïqa, habitée et fréquentée par les marins musulmans depuis le VIIIe siècle. L’île volcan était bien la Réunion.

En quelques lignes, Idrisi fournissait des informations précieuses :
L’île était fréquentée au XIIe siècle,
ses sources présentaient un intérêt certain,
les navigateurs l’abordaient par le sud-est,
enfin l’activité volcanique décrite par les témoins de l’époque était importante.
Le texte d’Idrisi redonnait de l’intérêt au Puits arabe de Saint-Philippe. Et l’étude des témoignages cumulés sur la vie maritime dans l’Océan Indien par les géographes arabes entre le IXe et le XVe siècle ouvrait la perspective à la place qu’avaient pu tenir les Mascareignes à cette époque : celle d’îles relais.
À présent qu’il était établi que les îles avaient été fréquentées de très longue date, il importait de trouver la ou les routes sur lesquelles elles s’étaient trouvées.
En m’appuyant sur les écrits du XVIIe siècle signalant la présence de plantes exotiques caractéristiques de mouvements migratoires, j’aboutis à la conclusion que Maurice et la Réunion n’avaient pas été que des lieux d’escales très brèves nécessaires à l’aiguade, mais avaient connu au cours des quinze premiers siècles de notre ère des périodes de présence de véritables établissements motivés par l’intérêt qu’elles présentaient comme source d’approvisionnement en bois de qualité, voire précieux, plantes médicinales, produits très recherchés tel l’aloès et l’ambre gris.
Des indices recueillis il était possible de déduire que
Si les cabris avaient pu être introduits à la Réunion indifféremment par les Arabes ou les Indiens,
la présence arabe avait été plus marquée à la Réunion, avec la présence d’un arabica (le café pointu) et de la canne à sucre.
Alors que les traces du passage de groupes humains venus de l’Inde étaient évidentes à Maurice avec la présence du coco et du macaque.
Quant à l’introduction du citron galet, du tamarin et du vangassay à la Réunion, elle était presque à coup sûr à mettre à l’actif de navigateurs venus du sud de l’Inde ou d’Indonésie.
On peut ainsi se rendre compte que les Mascareignes portent les traces du rayonnement des marines de l’Océan Indien et des routes qu’elles utilisèrent en plus de celles recensées par Ibn Majid.
Il me fut assez facile de déterminer la « route des Mascareignes » fréquentée par les boutres du Yémen, du Golfe persique et du Goudjarat entre le IXe et le XVIe siècle. Je le fis en confrontant les écrits modernes consacrés à l’activité maritime traditionnelle des pays riverains de l’océan Indien (allant de Mozambique aux Maldives en passant par le Yémen) à la littérature arabe des IXe et Xe siècles.
Le périple s’étalait sur neuf ou dix mois. Les boutres partaient de Basrah ou Mascate avec des chargements de dates vers octobre. Leur cargaison était débarquée dans les ports du Sud-ouest de l’Inde d’où ils repartaient entre le début décembre et le début janvier vers les îles Mascareignes et Madagascar. Ils disposaient d’un mois pour y collecter des produits intéressant leur pays d’attache mais aussi les marchands de la zone allant de Sofala à Kilwa. Ils y arrivaient vers mars. Là, ils négociaient probablement une partie de leur collecte, et complétaient leur cargaison avec des produits de très grande valeur (l’or et l’ivoire venus de l’arrière pays). Ensuite, comme c’était encore le cas au XXe siècle, ils remontaient en faisant du cabotage le long de la côte d’Afrique et la Péninsule arabique.
La découverte de cette route dans sa portion située entre l’Inde du sud et les Mascareignes fut certainement bien antérieure à l’expansion arabe. La question reste à creuser mais la présence à Maurice de cocotiers permet de penser qu’à partir du sud de l’Inde ou de Ceylan des navigateurs aient pu gagner les Maldives, les Chagos et s’aventurer jusqu’aux Mascareignes.
Mais le coco tout comme les agrumes pouvait avoir été tout aussi bien introduit par des navigateurs Austronésiens.
En effet, alors que je m’étais pendant longtemps contenté de recherches sur l’arrivée de navigateurs suivant la voie les menant de l’Inde du sud-est vers les îles du Sud-ouest de l’océan Indien, la présence de ces plantes existant aux Mascareignes lors de l’arrivée des Européens m’obligea à revoir un certain nombre d’affirmations d’historiens auxquelles j’avais adhéré. Ceux-ci se fiaient à l’absence de témoignages sur une traversée sans escale de Java ou Sumatra à Madagascar dans les écrits de lettrés arabes ou chinois réputés pour avoir voyagé de l’Afrique à l’Extrême Orient en passant par l’Insulinde.
Ils en avaient tiré la conclusion, vite érigée en vérité, que la distance très grande et l’Océan Indien décrit comme très dangereux par les auteurs anciens constituaient un obstacle insurmontable pour les navires de l’époque. La durée de la traversée posait aussi à leurs yeux un problème de survie.
D’où le postulat admis par tous que pour se rendre à l’ouest de l’océan Indien, les Austronésiens avaient emprunté la voie du nord et procédé par sauts de puce.
La traversée effectuée en un peu plus d’un mois par l’Américain Bob Hobman sur une pirogue océanienne construite à l’ancienne m’ouvrit des perspectives qu’élargirent encore d’autres éléments auxquels j’accordai un grand crédit :
La survie en mer, comme en avait témoigné ce polynésien qui avait dérivé pendant trois mois loin de toute terre, était possible, même en cas de pénurie de vivres.
L’organisme humain pouvait, si nécessaire, supporter le remplacement de l’eau douce par de l’eau de mer comme l’avait prouvé l’expérience de Bombard.
Certains peuples marins d’Océanie étaient héritiers d’un savoir millénaire de navigation à l’étoile, comme l’avait démontré la traversée du Pacifique de Mau Pialug.
Me replongeant alors dans les auteurs anciens je découvris que Raphta, nom donné par les Romains à Kilwa était le port où des hommes venus de très loin sur des sortes de radeaux (l’auteur utilisait le terme « ratis ») livraient au début du premier siècle de notre ère des épices. La latitude du lieu excluant une traversée de l’océan Indien par le nord m’amena à chercher d’autres témoignages et vestiges de traces de cette traversée en droite ligne. Ce qui faisait remonter la présence des Austronésiens à Madagascar à une période bien antérieure au IXe siècle.
Puisqu’il avait été question de bateaux et que Raphta tenait son nom des bateaux cousus, je me mis à m’intéresser au m’tepe, un navire cousu qui avait survécu dans la région de Mozambique jusqu’au XXe siècle.
Car à la différence du boutre appelé sambuk sur toute la façade maritime de l’Est africain, les termes m’tepe, mkumbwi (en zoulou) et mtumbwi (en swahili) signifiaient « pirogue » et parmi les caractéristiques techniques dont certaines avaient des attaches avec l’Arabie et l’Insulinde, la plus originale, la voile était héritée d’une région du monde à laquelle je n’avais pas pensé jusqu’alors : la Mélanésie et plus précisément la côte est de la Papouasie / Nouvelle Guinée.
Or, si certains auteurs arabes du Moyen Âge, avaient signalé les relations maritimes entre Sumatra ou Java et Madagascar, si, à partir de leurs écrits des historiens modernes avaient précisé les attaches linguistiques et culturelles existant entre les Mérina et Kalimantan, personne n’avait jamais évoqué le moindre contact entre la Mélanésie et l’est de l’Afrique.
Intrigué par l’incongruité apparente du détail de la voile du m’tepe, je m’attelai à une analyse de la répartition des différents types de pirogues océaniennes dans les océans Indien et Pacifique.
Je découvris alors qu’à la différence des pirogues de toute la région Est de l’Afrique et des Comores qui étaient héritières de la technique Indonésienne,
les pirogues des Vezo, peuple du sud ouest de Madagascar, appartenaient au groupe de pirogues Mélanésiennes.
Le terme laka désignant ces pirogues n’était pas, comme un linguiste l'avait avancé, d’origine indonésienne mais mélanésienne,
Les rapports même des Vezo à la mer, leur imaginaire reflété par un mythe fondateur, certaines pratiques cultuelles et les termes qui s’y rapportaient les apparentaient en partie à un peuple du golfe de Papouasie, en partie à un autre peuple du Nord-est de la Nouvelle Guinée.
Ces découvertes rendaient caduque l’hypothèse de Dhal selon laquelle les Vezo étaient venus de Bangka comme convoyeurs des Mérina. Mais elles entraînaient d’autres suppositions :
S’ils étaient venus de Mélanésie, et qu’ils s’étaient installés dans le Sud-ouest malgache, alors leur traversée n’avait peut-être pas été contemporaine de celle des peuples qui avaient touché Madagascar par le Nord-est et l’Est et avaient colonisé les Hauts plateaux.
La voie qu’ils avaient suivie autour de 20° sud étant plus méridionale que celle située par 9 ou 10° sud proposée jusqu’à présent par les partisans de la traversée en droite ligne était plus conforme à une traversée en un mois favorisée par le courant Sud équatorial.
En l’empruntant, les navigateurs avaient toutes les chances, à partir de l’île Rodrigues, d’être dirigés par la branche sud du courant vers les deux grandes Mascareignes, le sud de Madagascar et la région de Mossel Bay en Afrique du Sud.
Cette dernière conjecture était d’autant plus séduisante qu’elle fournissait une explication solide à la fixation des Vezo dans le sud-ouest de Madagascar et non dans le Nord de l’île, et qu’elle était confortée par les témoignages des premiers Européens arrivés dans la zone : les mêmes variétés d’agrumes (vangassay, citron galet…) se retrouvaient dans l’extrême sud de la Réunion et dans le sud de Madagascar.
Il restait une interrogation de taille. Comment avaient-ils effectué la traversée ? Car les laka, pirogues modestes à balancier simple, n’avaient pu satisfaire aux exigences d’une si longue navigation.
Les éléments déterminants de réponse me furent fournis par une émission de Thalassa et les travaux d’un ethnologue qui avait étudié les habitudes des Vezo dans les années 1930. Le bois utilisé par les Vezo pour la construction de leurs pirogues se situant très loin, à l’intérieur de l’île, ils façonnaient sur place plusieurs monoxyles qu’ils transportaient ensuite par voie fluviale jusqu’à la côte en les chargeant sur des pirogues doubles, laka vata hamba, inspirées pour leur construction de la technique des grandes pirogues de voyage, lakatoï et akona, des Motu et Maïlu du golfe de Papouasie.
Il ne faisait plus de doute que les ancêtres des Vezo avaient fait la traversée. Et j’étais convaincu à présent que la pérennité du groupe humain dans la région de la rivière Onilahy impliquait qu’il avait dû y avoir plusieurs traversées, voire plusieurs allers et retours.
L’absence de traces dans le Nord de l’Océan Indien excluait le retour par le Nord. Le retour s’était donc effectué par le sud. Cette déduction serait restée une pure spéculation si je n’avais trouvé chez un auteur arabe du IXe siècle, Ibn Rusteh, un passage signalant qu’une des deux routes empruntées entre le pays des Zanj et Zābaj passait par une région où le soleil n’apparaît que six heures par jour. Il me fallait à présent confirmer cette hypothèse. Avec raison, je misai sur les survivances linguistiques d’un espace de rencontre et d’échanges culturels entre les groupes humains situés en différents points du circuit. S’ils n’étaient pas nombreux, ils existaient.
Preuve que les Mélanésiens avaient eu des contacts avec différents peuples de la région,
ceux-ci leur avaient emprunté les noms des embarcations. Dans le sud-est de l’Australie, aux environs de la rivière Murray, les Kaurna utilisaient le terme yoko pour désigner la pirogue. À l’autre bout de l’Océan Indien, à côté du nom isikhephe désignant la pirogue classique, le xhosa, langue parlée dans la région du Cap dispose du terme inkanawa pour désigner un bateau, mot rappelant étrangement le nom akona donné par les motu aux pirogues doubles.
Les termes hatitau des Khoikhoi, indoda du zoulou et du xhosa, indvodza du swasi et ondaty du sud de madagascar désignant l’homme permettent de penser qu’il y eut des relations étroites entre les peuples concernés séparés par le canal de Mozambique.
Enfin au Nord de l’Australie, dans le golfe de Carpentarie, une langue en voie d’extinction, le lardil, était la seule langue à clics de toute l’Océanie, et partageait cette spécificité avec les langues khoi parlées en Afrique du sud avant l’arrivée des bantouphones.
La confrontation de toutes les données linguistiques, des témoignages, du contexte historique et de l’histoire du climat depuis deux mille ans me permirent d’avancer que la première traversée avait pu prendre place entre le premier siècle avant notre ère et le premier siècle de notre ère.
Quant à la voie du sud, elle avait certainement été abandonnée vers le milieu du IXe siècle pour deux raisons :
les conditions météorologiques extrêmement défavorables à la navigation dans le sud et favorables au nord de l’équateur vers le milieu du IX e siècle,
le développement des relations économiques et culturelles entre les zones continentales de l’Océan Indien avec comme pôle dominant l’Arabie, le Golfe persique et le Gujarat
En l’absence d’écrits concernant la Réunion, le seul espoir de trouver des preuves du passage et peut-être de séjour d’hommes dans l’île repose sur l’archéologie. Mais la situation n’est pas brillante. Alors que tous les autres départements de France et d'Outre-mer sont pourvus d'un département d'archéologie, qui s'est modernisé au fur et à mesure, qui est devenu le service régional d'archéologie, avec des organismes scientifiques qui supportent les frais, avec des budgets, etc., La Réunion n’a rien.
De sorte que quand j'ai commencé à chercher dans les journaux des vingt-cinq dernières années des informations qui auraient pu s’inscrire dans le cadre des hypothèses que j’avançais, j'ai été surpris de constater qu’en 1978, à Saint-Leu, on était tombé par hasard sur un tumulus funéraire et que la personne compétente pour demander l’intervention d’une mission archéologique avait pris l’initiative de faire entourer la découverte d’un fil de fer barbelé. Et le comble c’est que cette personne, universitaire de renom, avait quatre ans plus tôt représenté la France à une rencontre d’experts de l’UNESCO sur l’archéologie.
Et puis, j’ai trouvé cette fameuse mise à jour d’ossements à l’occasion de travaux de terrassement sur le front de mer de Saint-Pierre, une première fois en 1983, puis en 2000. Et je me suis rendu compte que la seule personne qui, en 1983, s’était passionnée pour la question s'était retrouvée face à un mur d’indifférence. Pourtantle vendredi 29, au bout de quelques heures d’intervention, elle avait fait un constat intéressant :
Les ossements se trouvaient tous en dehors des limites de l’ancien cimetière ouvert en 1729 à l’occasion de l’épidémie de variole et fermé avant 1830.
Le cas de la sépulture d'un enfant avait même interpellé ceux qui, à chaud, avaient tenté de donner des explications à la découverte. En fait, l’inhumation datait certainement de 1729, peu avant la délimitation officielle du cimetière. Le mort était probablement de classe aisée, puisque le bois du cercueil, de très bonne qualité était encore relativement bien conservé. Mais l’intérêt de la découverte de ce cercueil tenait à la faible profondeur de la tombe, cinquante centimètres au dessous du niveau du sol actuel, profondeur classique des tombes avant 1820 et surtout à sa situation en aplomb d’un des autres squelettes sans sépulture situés entre 2,60 mètres et 3 mètres de profondeur.
Et dans son rapport, confirmé par des photos prises par un journaliste, la scientifique signalait que les gens avaient les bras non pas croisés sur la poitrine comme c'était dans le cas de personnes inhumées selon le rite catholique, mais qu’ils avaient les bras étendus le long du corps et que certains étaient couchés sur le côté.
Lorsqu’elle revint le lundi, pour continuer ses travaux sur ce qui aurait pu être un chantier archéologique intéressant, la tranchée avait été refermée par l’entreprise de travaux publics.
En 2000, le problème soulevé par la découverte d’autres squelettes un peu plus loin fut réglé de façon encore plus expéditive. La gendarmerie et le médecin légiste décrétèrent que les morts étaient là depuis plus de quarante ans et la DRAC absente lors du constat, était arrivée quand l’emplacement avait été bétonné.
Il n’est pas exagéré de dire, au vu de ces comportements, que la Réunion a entre autres spécificités le triste privilège d’être le pays du déni archéologique. Or notre île se trouve dans une zone où l’archéologie a un rôle essentiel à jouer : un chantier archéologique digne de ce nom à Saint-Pierre en 1983 aurait peut-être ouvert la voie à des recherches décisives sur le passé des terres du Sud de l’Océan Indien.
Les travaux menés sur Madagascar, ne concernent que la recherche de ce qui s'inscrit dans le cadre de ce qu'on sait de l’île. Or il existe dans le Sud malgache des tumulus qui étaient là quand les Sakalaves sont arrivés, quand les Tandroy sont arrivés. Et ces tumulus en rappellent d’autres qu’on trouve en Afrique du Sud. Est-ce que c'est la même chose ? Est-ce que c'est différent ? Il ne faut pas oublier non plus que les Motus, quand ils ont fait leur traversée, ne connaissaient probablement pas le fer. Seuls des travaux menés en interdisciplinarité par des scientifiques peuvent apporter des réponses.
C'est pour ça aussi que j'ai écrit Candide et l’ancien puits. Pour interpeller ceux qui ont vocation à travailler sur le passé, les historiens, les archéologues et leur dire qu’il ne faut pas s'arrêter à ce qu'on sait, à ses certitudes, qu’il faut s'interroger encore. On peut se tromper. On peut penser que je rêve, mais je réponds qu’on n'a pas le droit de négliger la moindre piste pouvant ouvrir à la connaissance de tout un pan de l'humanité parce qu'il ne maîtrisait pas l'écriture, parce qu'il vivait dans des sociétés qui ne connaissaient que la pierre et le végétal et pas le fer.
Je terminerai en vous invitant, si je vous ai convaincus, à faire avancer, dans votre sphère d’influence, l’idée qu’il est important qu'on aligne La Réunion sur l'ensemble de ce qui se fait ailleurs sur le territoire national en matière d'archéologie.

QUESTIONS

Question : Peteira ce n’est pas 1507, mais c'est 1504 ?
Réponse : 1504, oui. Il a quitté en 1503, et est arrivé le 9 février, ce doit être le 9 février parce que c'est le seul navire qui soit passé dans cette période de l’année. Bien sûr on n'a pas la date exacte puisque ce n’est pas écrit, mais par recoupement on peut estimer en tous cas qu’il est arrivé entre janvier et mars.
Question : C'est une question peut-être un peu farfelue, mais je me demandais les voyages de Sindbad dans « les Mille et une Nuits », est-ce que ces voyages ne se réfèreraient pas aussi à ce qu'ils appelaient je crois un peu « l'envers du monde », c'est-à-dire passé la ligne Equateur et puis se retrouver dans un monde d'îles. Je ne sais pas est-ce qu'il y a une référence ?
Réponse : Hé bien, vous savez ? Sindbad m'a beaucoup aidé parce que les géographes arabes donnaient des informations assez schématiques. Et l’auteur de Sindbad a fait le récit des gens qui voyageaient, des marins qui racontaient à l'auteur leurs voyages. Et là sous une forme très imagée, très poétique, on a un voyage à travers tout l'Océan Indien. Par exemple, on situe le deuxième voyage dans la région de Madagascar, le premier voyage du côté des Chagos. Et puis, dans le septième voyage il va jusqu'en Chine. Donc pour le IXe siècle, Sindbad m'a beaucoup aidé, à travers les coutumes des gens qui voyageaient, qui se faisaient déposer sur une île, qui faisaient des collectes, qui travaillaient et qui étaient repris plus tard par d'autres navigateurs parce qu'il y avait entre tous ces navigateurs arabes qui sillonnaient les océans une solidarité énorme, solidarité confessionnelle et véritable confrérie de la mer. C’est pourquoi Sindbad le marin est un apport intéressant qui enrichit les auteurs arabes. Et pour vous préciser les choses, c'est que lorsque je tombe sur le document de Ibn Rusteh datant du 9ème siècle, je fais le rapprochement avec le récit de Sindbad . C’est ce qui rend pertinente l’analyse de Codine qui, dans son livre sur les géographes arabes du Moyen Âge, souligne qu’il ne comprend pas pourquoi avant le 10ème siècle les géographes arabes décrivent un Océan Indien ouvert et qu'à partir du 10ème siècle l'Océan Indien semble se refermer à la hauteur de Sofala.
Eh bien, l'explication peut – je dis bien elle peut – être là. Et elle peut correspondre à cette réalité que pendant cinquante ou soixante ans, il y avait eu des conditions tellement affreuses de navigation dans le sud de l'Océan Indien que ceux qui y passaient avaient toutes les chances d'être pris dans des dépressions polaires.
Par contre, dans le nord de l'Océan Indien les conditions ont été très favorables à la navigation, et c'est ce qui fait qu’il y a eu cette expansion de la navigation dans le nord de l'Océan Indien. Les géographes arabes n'étant plus en contact avec des gens qui venaient du sud et pouvaient leur rapporter des informations, s'en tenaient aux informations qu'ils avaient sur les zones qui étaient sillonnées et c'est ce qui explique peut-être en partie cette perception d’un Océan Indien refermé vers le sud. D'ailleurs tout à l'heure quand on a vu la carte d'Idrîsî, on a bien constaté cette image présentant un recourbement de l'Afrique qui semble se refermer vers l’est.
Question : Si en découvrant l'île ils l'ont trouvée si accueillante pour la nourriture, des choses comme ça, pourquoi ils ne s'y sont pas installés ?
Réponse : Alors là c'est une question qui m'a préoccupé pendant longtemps. C'est que l’univers des navigateurs était un monde masculin. Si vous lisez le récit des voyages de Sindbad, vous ne trouverez pas beaucoup de traces de femmes. Quand des hommes arrivent dans un pays, même s'il est merveilleux, s'il n'y a pas de femmes, il n’y a pas de colonisation et c'est une explication. Mais il ne faut pas non plus considérer que l'île était merveilleuse. Nous avons une vision paradisiaque de notre île. Elle n'était pas merveilleuse, elle était - il faut dire – intéressante pour certaines raisons. Mais les navigateurs avaient un port d'attache. Et puis, il faut savoir qu'à cette époque le monde n'avait pas la population qu'il a actuellement, où les gens se bousculent, où il y a surpopulation. Quand, au cours de l’histoire de l’Humanité, les gens se sont déplacés souvent en peuple, c'est parce qu'il y avait des contraintes – tiens, je vois un ami qui a travaillé sur la question, sur l'arrivée des Gujerati à La Réunion – leur migration a été due à une terrible sécheresse. Il y a comme ça des conjonctures qui font que les gens se déplacent.
Dans les Mascareignes, s'il y a des gens venant de l'est ou du nord-est qui se sont installés en petits groupes, les groupes ont peut-être séjourné pendant un certain temps et puis après ils sont repartis. Des établissements ont certainement existé parce qu'on a des indices tels que la présence des plantes cultivées et d’animaux transportés pas les hommes. Et je saisis l’occasion pour critiquer les historiens. C'est que lorsqu’ils s'intéressent à l'histoire de l'Afrique, à d'autres régions, ils suivent l'arrivée des hommes à la trace en disant telle plante est arrivée à telle date, donc les hommes y étaient. Et ils ont refusé d’adopter la même démarche pour les Mascareignes.
Or à La Réunion il y avait un café de culture, le pointu c'est un arabica. Mais il n'y en avait pas à Maurice. Si le café avait été transporté par des voies naturelles, il y en aurait eu à Maurice et à La Réunion, mais là on n'en a trouvé qu'à La Réunion, et particulièrement dans l'ouest.
À Maurice, on a trouvé des macaques, et les macaques cohabitent avec les hommes dans toute une région qui englobe l'Inde et le Sud-est asiatique. Ce qui serait intéressant, c'est de voir d'où viennent ces macaques. On peut mettre à contribution la recherche génétique. On peut retrouver les sites, les chroniques peuvent nous dire où on peut retrouver les premiers macaques, et ce sont des sites qu'on peut fouiller, ce sont des sites qu'on peut qualifier de sensibles.
On a trouvé à La Réunion des cabris, on n'en a pas trouvé à Maurice. Les cabris ne sont pas venus tous seuls.
À La Réunion, quand les premiers habitants sont arrivés, ils ont trouvé de la canne en très grande quantité, mais la canne n'est pas arrivée toute seule.
Et puis - alors là c'est un détail intéressant! - on a trouvé des vangassay, des citrons-galets, etc., dans le sud à Saint-Philippe. On en a trouvé également à La Montagne. Peut-être que c’étaient deux points d’accostage. Et je pense que les navigateurs qui sont passés à La Réunion et à Maurice étaient, pour certains d'entre-eux, des gens venant de pays qui se situaient dans une zone de goût qui va du sud-est asiatique jusqu'à Madagascar en passant par le sud de l'Inde et La Réunion. On trouve en effet du vangassaye, originaire du sud est asiatique à la Réunion et à Madagascar. Et toute cette zone, à laquelle nous appartenons,se distingue par une sensibilité gustative où le salé et l’acide domine alors que plus au nord c'est plus le sucré. Donc on a des traces.
On a trouvé à Maurice des cocotiers, on n’en a pas trouvé à La Réunion. Eh bien, au nord de Maurice, il y avait aux Maldives des peuples marins qui utilisaient beaucoup le coco pour faire des cordages. On peut trouver encore d’autres indices qu'on peut regrouper et qui permettent de formuler des hypothèses sérieuses sur l'arrivée, sur l'établissement temporaire, je dis bien temporaire, d'hommes dans ces îles de l'Océan Indien.
Mais moi ce qui m'a le plus surpris, c'est l’aventure des Vezo. Là vraiment je n'avais aucune idée de ce qui me serait tombé dessus. Je suivais l’hypothèse de Dhal et puis, au fil de l’analyse des aspects culturels qui caractérisaient les Vezo, je me suis retrouvé devant des gens qui n’avaient pas d’attaches avec l'Indonésie, mais avec la Mélanésie.
Question : Comme tu disais tout à l'heure, on peut déplorer l'absence d'un département d'archéologie à La Réunion, et je n'avais pas à l'époque la curiosité intellectuelle que tu as eue, je remplaçais dans les années 60 un médecin de Trois Bassins, et un jour on m'a demandé d'aller sur la Souris Chaude où ils avaient découvert un squelette qui était enterré à deux mètres dans le sable dans une villa qui était en construction, et ça m'a fait penser au tumulus que tu décris à Saint Leu , une zone qui se trouve assez proche en fait…
Réponse : Sous le tumulus ce ne sont peut-être pas les mêmes gens que ceux qui étaient à Saint-Pierre, et ça c'est encore un mystère…
Question :À l'époque j'ai fait mon rapport en disant que c'était ancien tout simplement, sans plus.
Réponse : On a encore beaucoup de travail.
Question : En 98 ils ont trouvé dans les îles du côté de Bornéo - ça remonte à bien plus longtemps je pense que le peuplement dont vous parlez - une des grottes recouverte de ??? et ils rapprocheraient ça justement des peuples primitifs d’Australie, Papouasie et c'est juste pour amener de l'eau à votre moulin dans le sens où ça rentrait déjà a priori c'était des gens qui se déplaçaient déjà beaucoup, même s'ils n'avaient pas encore la navigation.
Réponse : Vous savez que les gens de la très haute Antiquité voyageaient beaucoup. Vous avez peut-être vu le film qui a été tourné sous l’autorité scientifique de Yves Coppens sur l'aventure de l'humanité – et c'est très bien comme film – eh bien on voit que les hommes ont investi le monde dans sa quasi-totalité, du moins les continents, très tôt. Bon, à la fin du film, il est question de l'arrivée en Australie par bateau, alors que peut-être ça s'est passé avant, parce qu'il paraît que le peuplement de l'Australie remonte à 50 000 ans environ. Et si c'est 50 000 ans, ça veut dire que c'était avant la période de réchauffement climatique qui a provoqué la montée des eaux. Donc c'est pendant la période de glaciation que les gens ont pu se déplacer et partir à pied vers l'Australie.
Et ce qui est assez amusant – vous parliez de Bornéo tout à l'heure? - c'est de voir des peuples, tout petits - et c'est que vous disiez - dans la région, des peuples qui sont restés les mêmes, aux îles Andaman, Nicobar par exemple. Ces peuples sont semblables à ceux qu'on trouve en Australie. Des civilisations très anciennes mais sur un tout petit bout d'île. Alors comment ils ont pu survivre depuis la nuit des temps ? Et récemment, c’est vrai, on a trouvé également du côté de Bornéo et plus loin en Papouasie Nouvelle-Guinée on a trouvé aussi des cas intéressants. Mais vous savez quand on se penche sur ce genre de mystères il faut se dire que les jeunes historiens qui pourraient s'intéresser à la question, devraient avoir une culture incluant la connaissance de tout l'Océan Indien, de tous ces peuples - et il y en a ! - l'histoire de ces peuples, les familles linguistiques, sinon ils n'auront qu'une approche très limitée de l’objet de leur recherche. Pour qu'on puisse réfléchir, il faut qu'on balaye tout le champ. Il y a des champs immenses et moi je n'ai fait qu'un petit bout de chemin et c'est vraiment le hasard qui m'a guidé.

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Au fil de l’analyse des aspects culturels qui caractérisaient les Vezo, je me suis retrouvé devant un peuple qui n’avait pas d’attaches avec l'Indonésie, mais avec la Mélanésie.
 
         

 

Voici le texte de la conférence faite dans le cadre des conférences de l'Association des Amis de l'Université le 27 mars 2007 par Roger Théodora, auteur du livre "Candide et l'Ancien Puits, libres considérations sur le passé lointain des îles Mascareignes et de l'Océan Indien" publié par Azalées Editions et 2006