Les voies de l’aliénation culturelle sont diverses

1 - BWA D RANPAR LA PA BWA D KABRI BLAN

Dans le numéro 37 de juin 2006 d’Ethnopharmacologia, le très sérieux bulletin de la société française d’ethnopharmacologie et de la société européenne d’ethnopharmacologie, Jean Benoist, Médecin et anthropologue professeur émérite à l’université Paul Cézanne, autorité, s’il en est, aux yeux de générations d’universitaires réunionnais, illustrait son article « à la Réunion, la plante entre tisane et prière » d’échantillons de recettes de tisanes qu’il avait obtenues d’une tisaneuse de l’île. Ce faisant, il mettait en exergue une tisane pour le ventre dans laquelle on trouve « …cinq feuilles de bois de rempart … ». Pour faire bonne mesure et ne pas faillir à la tradition du monde scientifique, il donnait le nom scientifique de la plante qu’il croyait avoir reconnue : Agauria salicifolia (Lam. Hook f. es Oliver). Or si tous les Réunionnais de plus de 60 ans qui ont vécu dans les Hauts de l’île se sentiraient « kouyon » devant le scientifique parlant doctement de l’Agauria salicifolia, ils ne se laisseraient pas un instant piéger par la plante qu’ils appellent dans l’est et le nord de l’île mapou et dans le sud et l’ouest bois de rempart : une plante particulièrement toxique  (2 fèy nana pou tyé in bèf) contre laquelle les enfants étaient mis en garde dès qu’ils étaient en âge de « fray tousèl dann bwa » et de conduire les « bèf pano ».

L’anthropologue qui a produit et dirigé nombre de travaux universitaires sur la Réunion (1) aurait dû savoir qu’il arrive que dans certains endroits très circonscrits, par suite de communication imparfaite, naissent, dans la transmission du savoir empirique, des confusions lexicales créatrices de faux-sens. Le cas s’est présenté avec la tisaneuse qui, comme ceux de son quartier, utilisait le nom bois de rempart pour désigner le bois de cabri blanc, Antidesma madagascariense (Lam.).

S’appuyant sur l’exposé de cette monumentale confusion, des jeunes, formés à la botanique  « dann liv », feraient de parfaits agents exterminateurs d’un public citadin pris d’engouement pour les tizane pei .

Ou alors, au fait des caractéristiques de l’Agauria salicifolia, ils ne se retourneraient pas contre la sommité scientifique, mais contre la tisaneuse vite qualifiée de « vyé toboz i rézonn konm in bandèz vid » et contre leur propre culture populaire juste bonne à « ral kréol an’aryèr é fé manz ali patat èk la po ».

 

2 - LE CHOCOLAT, UN PRODUIT 5 à 10 FOIS PLUS DANGEREUX QUE LE CARAMBOLE

Autre forme de jugement hâtif amplifié par une médiatisation incongrue, la mise au ban de la consommation de certains fruits prisés des Réunionnais tels le karanbol et le bilinbi. Le karanbol est un fruit très apprécié des Réunionnais de plus de 60 ans. Enfants, ils consommaient ce fruit de saison cru souvent assaisonné de piment et de sel. Aujourd’hui, leurs enfants et petits enfants se sont mis à la confiture de karanbol. Comme le karanbol, le bilinbi s’inscrit dans notre tradition gustative. Ceux qui n’ont pas été dévoyés de la tradition culinaire réunionnaise le consomment en sauce comme la salade margoz, le rougay mang ou le rougay tamarin. Ces fruits sont si étroitement liés à la culture réunionnaise qu’ils sont même entrés dans les comptines et les proverbes. Quel adulte n’a pas, dans son enfance, repris à son compte le fameux « sak i manz pistas i pis dann tas. Sak i manz karanbol i kaka dann bol » ? Quant au dicton « bilinbi la di mang rougay lé èg » il vaut bien le proverbe français du XVIIIe siècle : «à vilain, vilain et demi ».

Et voilà que récemment, sans doute sensible à la publicité faite à la consommation de cinq fruits et légumes par jour, un vieux gramoun de 84 ans est hospitalisé après avoir consommé suivant ses dires « inn-dé» karanbol. Ce que le journaliste - qui a certainement une connaissance très approximative du créole - traduit en français par « un ou deux » alors que « inn-dé » est un euphémisme pour « un certain nombre ». Comble de malchance, l’homme était insuffisant rénal et il était à jeun au moment d’entreprendre sa « partie de karanbol ». Aussitôt les spécialistes qui veulent du bien à la santé des Réunionnais intervinrent. S'appuyant sur l’intoxication attribuée par le néphrologue à la concentration d’oxalate dans le carambole, les journalistes produisirent un article des plus alarmistes : « carambole :le fruit défendu », «les médecins veulent mettre en garde la population »« les Réunionnais prennent le jus de carambole pour nettoyer les métaux ». Et d’associer au karanbol le bilinbi et le zirinbel. Et d’alerter l’ensemble de la population sur les recommandations faites par les médecins aux grands malades du rein. Pour avoir une idée du trouble que cette médiatisation outrancière a provoqué chez les Réunionnais encore en phase avec leur tradition, l’APN reçut de nombreux appels téléphoniques de gens s’interrogeant sur la nécessité d’abattre leurs pieds de karanbol.

Imaginons qu’à la veille des fêtes de Pâques ou de Noël les plus grands médias français titreraient à grand renfort d’explications de médecins spécialistes et diététiciens: « le chocolat : produit dangereux ». Argument de mauvaise foi ?

Et pourtant ! Si la logique hexagonale était la même que celle de La Réunion, le tapage ne serait pas exagéré. Car il faut savoir que si avec 100 milligrammes d’acide oxalique pour 100 grammes le carambole, le bilimbi et le girimbelle sont dangereux, qu’en serait-il pour le chocolat au lait à 25% avec 250mg, le chocolat noir avec plus de 500mg et le chocolat en poudre non sucré avec 1000mg ?

Il y a une expression pour qualifier cette exploitation d’une mésaventure concernant une partie de la population pour la généraliser et détourner l’ensemble de la population contre ses pratiques culturelles, c’est l’entreprise d’aliénation culturelle.

..............................................................................................R.T. novembre 2008

NOTES:

1 - Voir entre autres titres : Jean Benoist, Anthropologie médicale en société créole ,Paris : Presses universitaires de France, 1993
Les carnets d'un guérisseur réunionnais, éd. et préf. par Jean Benoist, St-Denis : Fondation pour la recherche et le développement dans l'océan Indien, 1980.

 

 

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Les confusions entre plantes endémiques ou recettes de tisanes, l’interprétation erronée d’informations fournies par les vieux créoles, l’activisme médiatique généralisant l’événement négatif exceptionnel sont plus fréquents qu’on ne le pense. Ce sont autant d’atteintes à notre identité qu’elles fragilisent en la décrédibilisant, et avec elle ceux qui en sont les passeurs. Elles font le jeu de valeurs importées, pas toujours adaptées à notre réalité mais qui prennent le pas sur les valeurs locales suivant le syndrome de « la goyave de France ».

Lorsque les auteurs de cette action déstabilisatrice sont des personnalités dont la notoriété ou la fonction fait autorité mais qui, bien que n’étant pas héritiers de la culture réunionnaise, se posent, même – et peut-être surtout - quand ils sont de bonne foi, en référents de savoir, on peut conclure qu’il existe à la Réunion, depuis un demi-siècle, un environnement à tendance ethnocidaire. Les exemples qui suivent illustreront notre constat.

Antidesma madagascariense, ou Bois de cabri blanc
Karanbol
pou artourn an-aryèr
promyé paz
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Agauria salicifolia, ou Bois de rempart
Les confusions entre plantes endémiques ou recettes de tisanes, l’interprétation erronée d’informations fournies par les vieux créoles, l’activisme médiatique généralisant l’événement négatif exceptionnel sont autant d’atteintes à notre identité qu’elles fragilisent en la décrédibilisant....
 
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